Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.
1967, Éric Losfeld publie une œuvre graphique : Saga de Xam. Née de l’imagination de Nicolas Devil et Jean Rollin, elle bouleverse tous les codes de la bande dessinée. Inspirée par le pop art et porteuse d’un message féministe, elle propose un graphisme, une mise en page, et un lettrage qui tiennent plus de l’œuvre d’art que de la BD. L’un des premiers romans graphiques français est né.
Saga, voyageuse du temps et de l’espace
« Je suis Saga de Xam, extraterrestre du chaos nucléaire au-delà de l’espace angulaire »
Saga
Xam est une planète peuplée de femmes qui ont fondé une société pacifique qui met à l’honneur beauté et amour. Toutefois, cet idéal est menacé par les Troggs, violents et hideux envahisseurs extra-terrestres. Ne possédant aucune arme et encore moins de connaissances sur l’art de la guerre, les habitantes de ce lieu idyllique sont désemparées. Leur solution pour survivre ? Envoyer Saga sur Terre pour combler ces lacunes.
Sur ordre de sa reine, la femme à la peau bleue se rend alors sur ce monde, violent et régulièrement sujet aux conflits, pour apprendre. Arrivée sur la planète, Saga voyage à travers les continents et le temps, de la Chine du xixe siècle à l’Amérique du xxe. Elle y fait des rencontres et des découvertes qui l’aident dans sa quête en la confrontant à l’agressivité et à la barbarie des humains. Après avoir échappée à l’Inquisition au Moyen Âge, qui ne peut accepter l’errance d’une femme nue, et sauvé Zô des Vikings et de leur brutalité machistes, aventure témoin de son amour naissant pour cette compagne, son vaisseau les emporte vers la préhistoire. Elles y sont confrontées à la sauvagerie des Néandertaliens, principalement tournée contre les femmes et les faibles. En Égypte pharaonique, Saga a accès à une technologie avancée qui lui fait espérer la victoire.
De retour sur Xam, elle peut enfin faire face aux Troggs qui ravagent sa terre natale. Mais la confrontation ne s’avère pas si aisée malgré la réussite de sa mission. Un rapprochement entre ennemis devient préférable.
La Science-Fiction psychédélique
« Barbarella et Jodelle vont repartir sur Xam emmenant Saga et Zo »
Narrateur
Aucune BD de science-fiction ne ressemble à Saga de Xam ; ni au niveau du scénario ni à celui de sa conception. Lire cette œuvre, à laquelle contribue Philippe Druillet, est un défi. À commencer par un défi pour les yeux puisque les 5000 exemplaires furent réalisés en format 75×110 cm puis réduits à 22×33 cm pour l’impression. La remarque n’est pas gratuite. Le texte s’en trouva si illisible qu’une loupe était fournie avec l’ouvrage. Armé de l’instrument, le lecteur ou la lectrice n’est pas pour autant au bout de ses peines. Les Vikings parlent en runes, les Néandertaliens en onomatopées et Xam parfois en signes cabalistiques.
Le graphisme et la mise en page, travaux de plusieurs auteurs aux styles marqués, sont inconstants. Les pages passent du noir et blanc aux couleurs les plus vives et les cases changent constamment de forme. L’œil se perd dans le psychédélique.
Enfin, ces obstacles surmontés, reste le dernier : les références culturelles et littéraires qui vont de Jacques Brel au Mythe de Cthulhu de l’écrivain H.P. Lovecraft, en passant par Walpurgis, la fée Morgane,Elric, le hérosde Michael Moorcock, Barbarella de Jean-Claude Forest, et même les Schtroumpfs de Peyo. La gymnastique de l’esprit est à son apogée.
L’œuvre de Nicolas Devil et Jean Rollin a vieilli, peut-être, mais l’expérience qu’elle constituait, à une époque où la bande dessinée restait encore largement affaire d’enfant, en fait un incontournable de l’histoire de la science-fiction.