Dracula à Istanbul – la traduction française d’une réécriture turque est là !

Dracula à Istanbul est une adaptation à la turque du fameux roman de Bram Stoker, Dracula. Écrite après la guerre d’indépendance de Turquie et parue en 1928, elle offre une vision autre du vampire qui a conquis le monde entier.

Une histoire bien connue

Azmi est un jeune notaire envoyé en Transylvanie pour conclure la vente d’une grande demeure à Istanbul avec le comte Dracula, son acheteur. Au moyen de son journal intime et d’une correspondance épistolaire avec sa fiancée, Güzin, il raconte que de sinistres événements se passent au château de l’homme qu’il ne croise que de nuit et qui semble rajeunir de jour en jour… En parallèle, Şadan, l’amie de Güzin, commence à développer d’étranges symptômes, prémices de son agonie. Tout un groupe de personnages va alors s’unir pour affronter le mal qui semble peser sur Istanbul.

Plus qu’une traduction

Le roman Dracula à Istanbul s’est fait connaître surtout par le prisme du film qu’il a inspiré, sorti en 1953, qui diverge du texte par bien des aspects. Ainsi, relativement discret jusque-là, le roman a fini par refaire parler de lui, notamment à cause de sa traduction cocasse : d’abord écrit en anglais, il a ensuite été passé en turc et c’est cette version qui a été retraduite lors de sa réédition après la sortie du film ! Cette dernière publication a enrichi l’histoire d’origine d’un tout nouveau contexte dû à sa localisation : la Turquie. Loin l’idée d’origine de son auteur, Ali Riza Seyfi, de simplement localiser les protagonistes dans le pays du Moyen-Orient et de changer quelques noms, cette retraduction donne à la chasse au vampire un aspect historique et nationaliste. En effet, si l’Angleterre et la Transylvanie n’ont pas grand-chose en rapport l’une avec l’autre, il en va autrement pour le duo Turquie – Transylvanie. Ainsi, le sombre récit gothique retravaillé et enrichi au fil du temps et des adaptations, offre une version culturellement forte avec cette réécriture de 1928, puisque le combat entre les personnages et Dracula est l’héritage de la guerre ayant opposé l’Empire ottoman aux Hongrois et aux Huns. De plus, retravaillé par l’auteur, le texte développe sa propre richesse grâce à des explications sur la créature compilant des termes et des idées venus du reste du monde.

Des ingrédients bien connus qui fonctionnent toujours

Le rythme du texte est plus ou moins similaire à celui de Bram Stoker. S’y mélangent extraits de journaux intimes, télégrammes et conversations épistolaires de plusieurs personnages en même temps. Le suspens de l’œuvre originale s’y retrouve avec la disparition d’Azmi et sa folie suite au traitement du comte, le long supplice de Şadan, choisie et transformée par Dracula à son arrivée en terre turque, ainsi que la révélation progressive de la nature de ce dernier et de ses actes en ville avec les agressions sur des enfants. Les mêmes mécanismes de chasse aux vampires sont repris, mais adaptés à la culture locale. Ainsi, l’utilisation d’outils religieux et guerriers est présente et similaire, avec l’usage du Coran, des fleurs d’ail, de la décapitation, du soleil… et on retrouve la petite équipe bien connue de « chasseurs », mais sous des noms différents et avec un passé guerrier commun, en rapport avec la guerre d’indépendance. Il est agréable de voir une adaptation aussi fluide, qui fonctionne bien et qui se retrouve enrichie par des éléments de langage turcs volontairement non traduits. Pour les habitués de l’œuvre originale, la sensation de dépaysement n’est que légère, remplacée par un enrichissement culturel solide, notamment grâce au personnage du docteur Resushî Bey (Van Helsing) et sa longue tirade en fin d’histoire.

Dracula à Istanbul d’Ali Riza Seyfi est une adaptation de Dracula culturellement riche. En invitant ses lecteurs et lectrices à voyager dans un nouveau pays et l’histoire qui l’a façonné, elle se veut l’héritage du véritable Vlad Dracula, le terrible comte connu pour ses méthodes de torture. Avec un retravail inspiré d’une traduction voyageuse et l’intégration d’un morceau d’histoire nationaliste fondé sur les éléments qui font du roman gothique original un succès, l’auteur a permis le renouvellement de la figure du vampire au xxe siècle.

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