D’abord publié en 2024 aux éditions du Diable Vauvert, Fragile/s, de Nicolas Martin, a été cette année réédité chez le Livre de Poche. Il faut dire que, pour un premier roman, ce titre d’anticipation mâtiné de science-fiction a su prendre son lectorat aux tripes, et proposer une forme aussi originale que son fond est glaçant.
« Son putain de fils sain précoce, son putain de fils créé par un putain d’État fasciste, destiné à reproduire l’élite fasciste, son putain de mari fasciste, ce putain d’État qui s’amuse avec les gènes pour produire sa putain d’élite. »
Fragile/s, Nicolas Martin
Néopatriotes
Alors que la France et une bonne partie de l’Europe sont sous le contrôle de gouvernements d’extrême droite, et que la natalité est en chute libre, l’Hexagone teste un nouveau programme censé relancer la fertilité et remédier au syndrome de l’X fragile, qui touche une majeure partie des naissances et entraîne retard cognitif et stérilité. Typhaine est l’une des femmes choisies pour porter l’un de ces enfants qui représentent le futur de la nation. Ainsi nait Nolan, un garçon, normal, sain. Parfait. Trop parfait. Très vite, le nourrisson montre les signes d’une précocité anormale, presque inquiétante, au point que Typhaine se demande si cette chose qu’on lui a fait porter pendant neuf mois est vraiment son fils.
Anticipation science-fictionnelle
Fragile/s ne peut pas être qualifié de dystopie tant son récit présente des ressemblances troublantes avec l’actualité. Réarmement démographique, interdiction de l’IVG, rétablissement de la peine de mort, hypersurveillance, eugénisme et racisme d’État… Néanmoins, le récit bascule franchement dans la science-fiction aux deux tiers du roman, ce qui lui permet de se démarquer de façon radicale du genre et de surprendre son lectorat.
L’autre surprise vient de l’usage de variations typographiques pour renforcer la sensation d’être face à la transcription d’un journal audio, de lire les écrits de l’héroïne ou de découvrir des documents gouvernementaux au sein du texte. Si certains choix sont parfois maladroits ou un peu lourds, cette utilisation (popularisée par le célèbre roman La Maison des feuilles) confère un découpage plutôt agréable au livre et accentue son rythme. Reste que, même après avoir tourné la dernière page, certains passages conservent, à cause de cet usage, un flou, sans qu’il soit possible de définir avec certitude s’il s’agit d’erreurs, d’incohérences ou de simples maladresses.
Humain/s
La force du titre vient en revanche de ses personnages, tous fragiles, eux aussi, à leur manière. Ils manipulent et sont manipulés, cachent, pour beaucoup, des secrets dangereux, surprennent là où on ne les attend pas, avec des attentions soudaines et très altruistes ou, au contraire, des accès de colère qui montrent à quel point l’esprit humain peut vaciller lorsqu’il est poussé à bout. Il faut dire que Nicolas Martin ne les épargne pas et la souffrance, tant physique que psychologique, à laquelle certains d’entre eux sont soumis rend parfois le roman difficilement soutenable, tout en appuyant sa crédibilité.
Avec sa fin un peu abrupte, mais suffisamment ouverte pour laisser son lectorat imaginer le devenir de ses protagonistes, Fragile/s ne plaira pas à tout le monde. Néanmoins, son mélange entre thriller d’anticipation et dystopie de science-fiction fait à la fois preuve d’un réalisme glaçant et d’une grande originalité. Si l’on regrette que le récit ne livre pas toutes les réponses aux questions qu’il soulève, ses portraits de femmes fortes, qui résistent toutes à leur manière, brisées, mais jamais vaincues, impressionnent durablement.
Fragile/s ne se contentent pas d’anticiper une société fasciste et patriarcale de plus, il y mêle une vision terriblement réaliste du contrôle du corps des femmes, mais également une mise en scène de la parentalité crédible, loin des relations familiales édulcorées de beaucoup d’œuvres. Si sa plongée dans la science-fiction pourrait diviser son lectorat, elle sert à appuyer le jusqu’au-boutisme d’un État prêt à tout pour conserver le pouvoir, même à autoriser une science sans conscience ni garde-fous.