L’autrice du Livre de M, Peng Shepherd, signe en 2022 un nouveau roman fantastique, qui s’ancre dans un monde connu, bien cartographié, photographié, préservé par le travail humain. Tout est-il toutefois réellement conforme à ce qui est présenté sur le papier ou sur les GPS ?
Une histoire de vieux papiers
Helen Young, designer de cartes chez Classic, vit son quotidien avec morosité. Bannie du monde universitaire des cartes par son propre père à la suite d’un différend il y a de nombreuses années, la jeune femme est passée à côté de son rêve et vit ce qu’elle considère comme un déshonneur : manipuler des reproductions de cartes historiques d’une valeur sans nom pour en faire des objets de décoration. Aussi, quand elle apprend le décès de son père, malgré le choc et la colère, elle se rend sur son lieu de travail à la NYPL, la New York Public Library, et a le réflexe de fouiller dans le compartiment secret de son bureau. Ce qu’elle y trouve la sidère : pourquoi un professeur-chercheur-cartographe aussi renommé possédait-il une carte routière de l’État de New York datant de 1930 ? D’autant plus qu’elle est la cause de leur dispute d’il y a sept ans ? Ce qui n’est qu’un simple plan routier pour un acheteur non aguerri se révélera être un artefact incroyable.
Un récit à la fois passé et présent
La découverte incongrue d’Helen la plonge dans une enquête qui prend de plus en plus d’ampleur et de profondeur. En rupture avec son père depuis longtemps, la jeune femme ne possède pas toutes les clés de compréhension à propos de la possession d’un simple plan routier… La venue progressive d’anciens proches du professeur Young et de leurs souvenirs permet ainsi une résolution bien rythmée du mystère. Ces derniers apportent des éléments à l’héroïne au moyen de chapitres racontés en focalisation interne, cassant la narration omnisciente du roman, pour créer un aparté sensible et intime. L’émotion peut ainsi s’inviter dans l’histoire, portée par des personnages du passé qui poursuivent depuis trente ans la même quête, motivée par la carte de 1930. Progressivement, les mémoires et l’action tracent un chemin en croix, menant à une fin salvatrice, le suspens agrippant le lectorat dès le début du roman. Peng Shepherd joue ainsi avec la temporalité, brisant un fil de narration présent pour remuer le passé et le faire partie intégrante de son intrigue. Chaque personnage évoqué prend une importance essentielle, car chacun est le détenteur de certains morceaux de l’histoire ayant mené à cette curieuse enquête. La vérité ne peut donc se dévoiler que grâce aux personnages secondaires, piliers principaux de l’avancement d’Helen dans ses recherches ; c’est malin et très intéressant à lire.
La puissance des lignes
Le thème principal de ce roman est donc : la cartographie et son importance. La collection de la NYPL est mise en valeur et toutes les réflexions possibles autour des cartes sont abordées. Quelle est l’utilité d’une carte ? Sa beauté ? Son exactitude ? Son usage ? Ce questionnement revient subtilement à plusieurs reprises, motivant toutes les recherches effectuées autour d’une carte pourvue d’un curieux défaut : un campement fantôme. Il s’agit d’une méthode conçue par les créateurs de cartes pour empêcher le plagiat à l’époque moderne : les campements fantômes sont des inexactitudes rajoutées sur des plans corrects afin de piéger celles et ceux qui tenteraient de les reproduire et donc de voler le travail du cartographe qui en est à l’origine. Peng Shepherd a travaillé en s’inspirant d’une histoire vraie : celle d’Agloe. À l’origine, il s’agit d’un campement fantôme inventé par la General Drafting Corporation au début du xxe siècle. Agloe est finalement devenu un vrai village. En effet, le nom apparaissant sur les cartes routières de 1930, les habitants autour de cet endroit ont commencé à l’insérer dans leurs adresses et, progressivement, des constructions ont été faites sur la zone où était indiqué Agloe. Ce qui n’était qu’un mot fictif sur une carte est devenu un vrai lieu qui, malheureusement, en raison de sa situation géographique, s’est vidé de ses habitants et a disparu par la suite. Peng Shepherd joue ainsi avec le pouvoir des cartes et de la volonté humaine en mettant au centre de son histoire les campements fantômes, phénomène social humain presque magique, car capable de réellement transformer la réalité en fonction de ceux qui découvrent ces « lieux ». Cette idée est fascinante et astucieuse : l’autrice s’est servie d’un phénomène réel pour écrire un thriller fantastique « réaliste », qui donne un soupçon de magie à notre monde.
| Les Cartographes de Peng Shepherd est vraiment plaisant à lire grâce à sa narration à la double temporalité et polyphonique. Le style d’écriture est agréable et fluide, et n’est pas avare en émotions. De plus, en abordant un réel point amusant du domaine de la cartographie, qui se voulait à l’origine commercial, la romancière a ouvert les portes de toute une réflexion sur la puissance et la « magie » possiblement contenue dans les cartes. |
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