Un si fragile enchantement – une fantasy de mœurs relevée

Allison Saft est l’autrice du roman à succès La Chasseuse et l’Alchimiste, chez Bigbang, qui a fait sensation à sa sortie sur les réseaux sociaux avec son édition collector de toute beauté. En 2024, elle publie chez le même éditeur Un si fragile enchantement, une nouvelle romantasy avec des personnages qui se heurtent émotionnellement les uns aux autres et qui, pourtant, arrivent à trouver de l’amour à des moments où ils ne l’attendait plus.

« — Tiens donc, dit Sinclair. On dirait qu’il a poussé des pieds à vos rideaux depuis la dernière fois que je suis venu ici. »

Gabriel Sinclair, Un si fragile enchantement, Allison Saft, Bigbang

Une couturière face à deux princes

Niamh Ó Conchobhair est une couturière dotée du don des dieux. Capable d’insuffler une magie émotionnelle dans ses travaux, elle crée des vêtements et pièces de tissu phénoménales. Toutefois, malgré l’étendue de ses talents, elle, issue du royaume pauvre de Machland, et ne parvient qu’à survivre avec sa famille dont le don s’affaiblit en même temps que la santé de ses possesseuses. Aussi, lorsqu’une demande spéciale lui parvient, elle l’accepte sans hésiter : Niamh doit créer des vêtements de mariage pour le prince cadet d’Avaland, Christopher Carmine, et sa fiancée, Rosa de Todos los Santos de Carrillo, du royaume de Castille. Malheureusement, la si émotive Niamh se retrouve à devoir travailler pour un prince récalcitrant à l’humeur de dogue, qui la déteste d’emblée. En parallèle, la tension monte en Avaland, les ouvriers machlois ne supportant plus le dédain et les conditions de travail difficiles imposées par des Avalois qui les méprisent. Malgré elle, Niamh se retrouve au centre d’intrigues politiques qui accélèrent son cœur aussi vite que le prince Christopher.

Des sentiments difficiles à faire éclore

Les ingrédients d’une romantasy sont tous là. Un personnage principal féminin de basse extraction qui se retrouve pour un séjour de longue durée dans une demeure royale, un prince totalement opposé à sa venue et à la personnalité inverse, un contexte de séduction un peu inconvenant, des complots, des sentiments involontaires qui apparaissent… Allison Saft n’invente rien, hormis la mythologie divine commune à tous les royaumes et la manipulation de pouvoirs plus ou moins puissants avec, quelques fois, des conséquences. Son héroïne, Niamh, est l’image de la petite chose qui subit son histoire : très émotive, extrêmement maladroite, sentimentale, petite souris sur laquelle tous les malheurs du monde s’abattent… Mais, curieusement, dans ce roman, elle en devient touchante. Niamh garde son chagrin pour elle et est surtout une jeune fille que les situations difficiles font trembler. De plus, promise à une mort précoce à cause de l’utilisation excessive de son don dans ses travaux de couture, elle a une constitution fragile qui explique sa maladresse (qui, elle, devient agaçante, parce que franchement inutile). Confrontée à un homme manifestement hargneux, Christopher, son sang-froid est mis à rude épreuve. Ainsi que ses sentiments, qui se manifestent vite et qui sont d’autant plus surprenants que le prince est cruel avec elle. En effet, Christopher est un personnage qui tient le rôle de glaçon du début à la fin. Son comportement désagréable est justifié par une haine de lui-même et une peur d’être heureux qui l’amènent à porter constamment un masque de mauvaise humeur plutôt rebutant. Équivalent d’une fleur vénéneuse, il n’y va pas de main morte avec sa couturière, encore plus lorsque celle-ci ose enfin lui répondre. Même une fois les deux amants s’étant avoué leur attirance commune, il conserve une froideur intense, qui n’est pas sans rappeler celle de Thorn dans La Passe-Miroir de Christelle Dabos, le détachement calculé en moins. Christopher est comme une boule d’énergie coincée dans la cage dorée façonnée par son grand frère, Jack, prince régent d’Avaland, qui, s’il sait faire bonne figure, présente le même manque de communication que son cadet. Marié à une femme également venue d’ailleurs, Sofia, il est distant avec elle et, malgré son désir de bien régenter son palais, il ne peut cacher le manque de complicité avec son épouse et la tension permanente entre Christopher et lui. Les deux personnages masculins principaux de ce roman présentent ainsi des caractéristiques toxiques qui sont plus ou moins justifiées par leur passé et leur présent politique difficile. Romantiser ces attitudes est dommage, mais il faut toutefois admettre que le contraste avec Niamh, tendre créature, donne au moins quelque chose à lire de plus qu’une simple romance intense et facile, même si ce quelque chose peut faire grincer dents. L’héroïne peut-elle apporter quelque chose à ces deux cœurs de glace ? Assistée de Gabriel Sinclair, meilleur ami de Christopher et bâtard peu apprécié à la cour, elle s’immisce progressivement dans le sentimentalisme invisible des deux hommes et dans la politique avaloise.

Un mariage stratégique plutôt triste

Christopher doit épouser Rosa, l’infante de Castille, afin de conclure une alliance économique entre les deux royaumes. Or, depuis bien longtemps, Avaland use des travailleurs du Machland pour assurer sa propre richesse et son prestige. Le Machland est une terre ayant gagné son indépendance, mais qui ressemble surtout à un monde paysan, avec des coutumes totalement différentes de celles du royaume qui emploie des Machlois pour effectuer les plus basses tâches. Considérés comme des bons à rien par les Avalois, les Machlois sont méprisés et utilisés sans être rétribués à leur juste valeur. Dès le début du roman, deux noms très importants, porteurs du désir d’instaurer le respect envers ce peuple, apparaissent : Helen Carlile, meneuse de la révolution machloise, et Lovelace, chroniqueur dissimulé à même la cour, qui écrit des rubriques à scandale. Progressivement, les sombres dessous du mariage de Christopher et Rosa sont révélés, cassant toute potentielle idée de romantisme. Les deux jeunes gens ont le cœur ailleurs et l’alliance diplomatique promise par cette union repose sur le mauvais traitement des machlois, dont le royaume de Castille se fiche aussi. Il est agréable de voir que Rosa, qui semble être une araignée dévoreuse de prince de prime abord, n’est en réalité pas écrite pour être la rivale de Niamh. En plus de ne pas aimer son fiancé, la jeune femme est consciente de n’être qu’un pion dans la politique jouée par son père, le roi Felipe V. Sereine dans son cynisme, dissimulée sous la noirceur de ses vêtements, de la veuve noire, elle n’a que le terme « veuve », veuve de l’amour interdit qu’elle porte à une personne qui l’ignore et d’une liberté absente chez une femme de son envergure. Sans pour autant devenir la meilleure amie de Niamh, elle reste un personnage intéressant, qui apparaît suffisamment dans le roman pour avoir son importance tout en gardant une part de mystère, avec son visage souvent dissimulé sous un voile. Miriam, sa suivante, est tout son contraire, une femme solaire, qui, comme Gabriel, sert d’alliée à Niamh à plus petite échelle.

Un si fragile enchantement est une romantasy politique qui rend la révélation des sentiments enfouis de ses protagonistes presque aussi difficile que la régence d’un royaume. Avec un mélange hétéroclite de personnages qui ont en majorité la capacité émotionnelle d’une pierre, parce qu’épuisés par leurs objectifs politiques, Allison Saft réussi à valoriser une héroïne qui use de sa voix avec douceur et sans en abuser. « Il faut choisir son propre bonheur, quel qu’il soit » est le credo qui revient souvent entre les pages du roman : une très bonne réflexion, qui peut toucher le lectorat et lui faire accepter quelques revirements émotionnels brutaux au cours de sa lecture.

Vous vous intéressez à la cartographie de l’imaginaire ? Nous avons un dossier complet consacré aux cartes des mondes de fantasy maritime dans L’Escale, une revue de 96 pages qui parle de fantasy, de science-fiction, de fantastique, que ce soit en littérature, au cinéma ou dans les jeux vidéo. On y retrouve des dossiers d’analyse complets qui abordent le thème de chaque numéro tantôt sous l’angle scientifique, tantôt philosophique ou culturel.
L’Escale est disponible en précommande sur Ulule.

L'Escale, présentation

Cet article vous a plus ? Soutenez-nous :

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Les Mille Mondes

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture