Pour les trente ans de Yu-Gi-Oh! de Kazuki Takahashi (dont le premier chapitre fut prépublié le 17 septembre 1996 au Japon au sein du Weekly Shōnen Jump), Kana, son éditeur historique français, a resorti le premier tome de l’édition millénium de la célèbre série, presque vingt ans après sa sortie initiale japonaise, en 2007. Premier tome d’un ensemble de vingt-deux, il commence la saga d’une bien singulière façon.
Yûgi et le mystère égyptien
Yûgi Muto est un adolescent qui s’ennuie profondément au lycée. Régulièrement harcelé pour son pacifisme et sa petite taille, il passe sa vie à contourner les brimades. Sa famille tient un magasin de jeux rares provenant des quatre coins du globe et lui en fournit un qu’elle pense défectueux : le Puzzle du Millénium. Lorsque Yûgi réussit à le résoudre, une nouvelle personnalité va naître en lui, et le garçon va devenir un maître du jeu, traquant les malfrats pour leur donner une leçon, aussi cruelle soit-elle.
Esthétique du gag
Avant que Yu-Gi-Oh! ne devienne le succès commercial d’aujourd’hui avec un empire de cartes à jouer et à collectionner qui a directement concurrencé celui de Pokémon, c’était un petit manga sans prétention où le personnage principal se livre avec des amis à des défis aussi ridicules que comiques (comme ne pas faire déborder l’eau d’un verre, ne pas se faire électrocuter en jouant avec des boissons et des prises électriques, etc.), manifestement sans aucun rapport avec les cartes. Au début, Yûgi utilise l’âme que lui insuffle le Puzzle du Millénium pour se donner une personnalité plus forte que la sienne propre dans le but de contrecarrer les mauvaises intentions des gens qui croisent son chemin. Yûgi, sous le couvert de cet alter-ego dont rien n’est dit au cours de ce volume, aide les victimes à échapper à leurs truands au gré de jeux – rappelant assez peu subtilement les meilleures parties de Jojo’s Bizarre Adventure de Hirohiko Araki, sorties dès le milieu des années 1980 – qui permettront leur punition, souvent grâce à leur propre corruption.
La construction de ce premier tome laisse entrevoir une importance notable du gag, rendant la lecture assez linéaire et attendue. Kazuki Takahashi est plus attaché, en ce commencement de série, à mettre en situation ses personnages (pas encore profonds) au sein d’une succession de situations qu’à planter directement les trames d’une intrigue fouillée. Tout cela dans l’objectif de donner une tonalité pour la suite de son histoire. Les jeux deviennent alors un prétexte à l’exercice de la comédie autant qu’à la formation d’une forme de moralité incarnée par la sanction des antagonistes rencontrés au fil des chapitres.
Une histoire incohérente et des caractères puérils
Cet enchaînement de confrontations épisodiques donne une impression d’incomplétude et de manque de cohérence entre les chapitres. Les personnages et situations arrivent au commencement d’un segment, jouent leurs rôles et repartent aussitôt sans que jamais l’auteur ne leur fasse référence dans les chapitres suivants. Il y a un manque cruel de progression dramatique qui rend difficile de s’impliquer auprès des héros lors de la lecture.
Cette impression est renforcée par l’écriture juvénile des personnages. Beaucoup d’entre eux sont incarnés par un trait de personnalité caricaturé à l’extrême, et censé représenter sa situation sociale et morale : le harceleur est méchant, le tricheur est fourbe, le riche est arrogant, l’ami est loyal et Yûgi est gentil. Cette catégorisation simpliste tend à s’inscrire dans l’esthétique du gag des années 1990 dans laquelle s’ancre Yu-Gi-Oh!, mais elle donne aux protagonistes (comme à leurs détracteurs), une dimension très enfantine – même dans les cas les plus extrêmes, comme celui d’un terroriste fugitif, lors d’un passage intéressant du tome.
Le comique du début de Yu-Gi-Oh! est tiré à l’extrême à cause de cette double personnalité que possède le protagoniste. Avec une personnalité naturelle qui est réservée, faible, presque larmoyante, le jeune lycéen est aussi doté d’un alter-ego à l’attitude diamétralement opposée : forte, téméraire, cruelle et menaçante. Cette alternance, au détriment de l’intérêt des lectrices et lecteurs au bout de trois chapitres répétitifs, constitue un ressort comique sur lequel se repose beaucoup l’auteur, . Le personnage que ses camarades considèrent comme une proie devient soudainement leur bourreau, alors lecteurs et lectrices savent d’avance que la situation va se retourner contre ceux qui pensaient avoir l’ascendant. La surprise n’existe plus, tout semble cousu de fil blanc dans cette série incarnant parfaitement l’esprit des shōnens des années 1990.
Une édition d’une rare qualité
Cependant, la redécouverte de la naissance du phénomène Yu-Gi-Oh! est rendue possible et agréable grâce à la très belle et soignée édition millénium de Kana. Plus qu’une simple réédition, elle propose une véritable remise en forme et actualisation de l’œuvre par l’auteur lui-même, le tout dans un écrin paratextuel intéressant. Partant sur une nouvelle traduction et un nouveau lettrage, les éditions Kana se sont lancées dans une publication de l’édition japonaise de 2007 en 22 volumes (au lieu des 38 originaux), en conservant les modifications que l’auteur avait apportées à ses planches. Lesdites retouches permettent de redécouvrir les dessins de Takahashi d’un œil légèrement actualisé (ce sont notamment les premières apparitions de Yûgi qui ont été modernisées et harmonisées).
Le papier est luxueux, dense, glacé, et permet un confort de lecture optimal renforcé par le choix du grand format. Le tout est accompagné d’une postface intéressante (les mots de l’auteur sont prévus de figurer dans chaque futur tome) et d’intercalaires analytiques rédigés par un expert de la série, ainsi que d’une superbe première page colorée et dorée. Cette nouvelle édition ne symbolise pas qu’une simple remise en circulation du manga, mais une occasion de le redécouvrir et de l’actualiser pour celles et ceux qui ne seraient pas encore tombés dans le phénomène Yu-Gi-Oh!.
| Le premier tome de la célèbre série de Kazuki Takahashi s’offre un nouvel écrin chez Kana pour l’occasion de ses trente ans. Si le corps du manga a tout de même vieilli, et représente plutôt l’orée d’un phénomène en devenir que la silhouette d’un classique avéré, l’occasion de redécouvrir cette œuvre est parfaite. Et si l’écriture de ce tome parfois puérile peut aujourd’hui dérouter et faire lever les yeux au ciel, elle donne aussi au lecteur le plaisir particulier d’assister aux premiers tâtonnements d’une œuvre qui, quelques chapitres plus tard, trouvera enfin son jeu – de cartes. |
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