Laurent Mantese est un écrivain français principalement connu pour ses œuvres de fantasy et de fantastique. Avec La Sonde et la Taille, publié en 2024 chez Albin Michel Imaginaire, il s’empare d’une figure mythique de l’heroïc fantasy : Conan le Cimmérien. Pourtant, loin de proposer une nouvelle aventure de conquête, l’auteur choisit de raconter le crépuscule du héros. Conan est vieux, malade et confronté à sa propre fin, il doit faire face à la fragilité de son corps ainsi qu’aux complots qui menacent son royaume. Quel héritage laissera-t-il derrière lui ?
« Se pouvait-il que les hommes jamais ne connussent la tranquillité de l’âme ? Qu’ils fussent toujours en guerre ? Que les frères entre eux toujours serrassent les dents, l’esprit mangé par de sanglantes haines, et que la lame aiguisée patiemment durant les nuits de jalousie trouvât toujours le chemin d’un cœur à déchirer ? La paix était-elle l’exception, la guerre l’ordre normal de toute chose ? »
L’histoire
Conan, le roi des Sept Nations, est vieux. Aux yeux du barbare qu’il reste malgré les ors du royaume et les afféteries de la cour, il a passé cet âge formidable qui se compte ainsi : huit fois la somme des doigts de ses deux mains. Il souffre des reins et c’est cette maladie qui va le tuer, non un coup de hache ou un poignard planté dans le dos. Alors que tous complotent dans l’ombre, lorgnent son trône d’ébène, aiguisent leurs lames, un acte chirurgical peut encore le sauver : la sonde et la taille. Une opération périlleuse qui pourrait aussi hâter sa mort. Mais qu’a-t-il à perdre ? Rien. Surtout s’il veut avoir une chance de protéger la seule chose qui compte désormais à ses yeux : son fils adoptif.
Une lecture aussi fascinante qu’éprouvante
La Sonde et la Taille est un roman particulièrement exigeant puisque l’auteur, Laurent Mantese, ne ménage jamais son lectorat et multiplie les descriptions de souffrance physique, de maladie, de fluides et de violence. Le résultat est parfois écœurant et rarement poétique. C’est typiquement le genre d’ouvrage qui divise : certains adoreront ce côté « viscéral », d’autres abandonneront face à ses excès. Avec plus de 600 pages, ce n’est clairement pas un page-turner. Le récit avance lentement, porté par de longues descriptions et une écriture volontairement foisonnante. La première partie souffre d’ailleurs d’un manque de retenue. Le héros, Conan, souffre énormément, et le roman insiste longuement sur cet aspect au point de donner parfois une impression de répétition. Certaines scènes auraient gagné à être plus resserrées.
Pourtant, malgré ces longueurs, son atmosphère poisseuse et crépusculaire, le roman marque durablement l’esprit. Et plus le récit progresse, plus il gagne en intensité. La dernière partie est probablement la plus réussie : elle est moins centrée sur la description de la souffrance et davantage sur les personnages et leurs émotions. C’est là que le roman révèle toute sa puissance, car oui, c’est un bon roman !
Le crépuscule d’un héros
La grande réussite de Laurent Mantese est d’avoir choisi un sujet rarement traité en fantasy : la fin d’une légende. Ici, le roman s’intéresse à ce qui vient après les exploits du héros. Le temps où le barbare terrassait ses ennemis est révolu. Conan est vieux, malade, diminué et conscient de sa propre fin. Et cette approche apporte une profondeur inattendue au personnage. Conan n’est plus seulement le guerrier invincible de l’imaginaire collectif, loin de la figure d’Arnold Schwarzenegger avec son corps tout en muscle. Conan devient un homme confronté à sa future mort, à ses regrets et à l’héritage qu’il laissera derrière lui.
Le roman rappelle également qu’il ne fut pas seulement un conquérant, mais aussi un souverain compétent, capable de gouverner et de bâtir un royaume durable. Dès lors, la protection de son fils adoptif devient sa principale préoccupation. Ce choix est important, car il montre l’évolution du personnage. Le jeune barbare qui ne vivait autrefois que pour l’aventure et la gloire pense désormais à ce qui viendra après lui. Son fils n’est pas seulement un être cher à protéger, il représente aussi la transmission de ses valeurs, de son royaume et d’une certaine vision du monde. Face à la mort qui approche, Conan ne cherche plus à gagner de nouvelles batailles mais à s’assurer qu’une partie de lui-même perdurera. Cette relation apporte une dimension plus intime et plus touchante au récit, et c’est finalement cela le plus plaisant. Derrière le roi et la légende apparaît un père inquiet pour l’avenir de son enfant et conscient qu’il ne pourra bientôt plus être là pour le guider.
À travers la chute progressive de son héros, puis son ultime sursaut, La Sonde et la Taille raconte autant la fin d’un règne que la fin d’une vie. Malgré ses longueurs et certains passages excessifs, l’ambition et l’originalité du projet en font une œuvre marquante. Après s’être attaqué à la figure de Conan, l’auteur s’intéresse désormais à un autre mythe avec Ithaque, consacré au retour d’Ulysse. De quoi susciter la curiosité quant à sa manière de revisiter cette nouvelle légende.
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