Le Magicien d’Oz de Lyman Frank Baum est un roman jeunesse massivement diffusé, qui a inspiré de nombreuses réécritures, comme celle de Gregory Maguire, qui a elle-même donné naissance à une comédie musicale de Stephan Schwartz et Winnie Holzman puis à un dyptique de films explosifs réalisés par Jon Chu. Revenons sur le roman de Gregory Maguire, qui derrière la fantasy cache un véritable pavé de sociologie, de théologie et de plein d’autres choses en –logie !
« Elle est verte comme la jalousie »
Chez les Croquignons, dans le pays d’Oz, naît un malheur : une enfant à la peau verte et aux dents pointues et acérées. Nommée d’après la sainte Aelphaba, Elphaba grandit dans le dégoût et la honte, moquée pour sa couleur de peau. Renfermée sur elle-même, c’est à l’université qu’elle se dévoile. Son esprit déjà affûté s’aiguise encore plus au contact des étudiants de Shiz et des professeurs, notamment de la Chèvre Dillamond. Quelque chose est pourri au sein du pays d’Oz, et ce n’est pas sûrement pas cette fille à la peau couleur brocoli. Aux côtés d’une bande d’amis qui s’agrandit progressivement, Elphaba comprend que le pays d’Oz est régit par un homme qui n’accepte guère ce qui ne peut pas tomber sous son pouvoir.
Un conte savant
Le roman de Gregory Maguire n’a plus rien de la littérature jeunesse de Baum. Fourmillant de détails et de personnages, il prend place dans un pays est divisé en grandes régions, chacune avec leurs croyances, leur politique et leurs paysages ; elles ont toutes, néanmoins, un point commun : elles sont gouvernées par le Magicien d’Oz, un homme venu d’ailleurs que personne n’aperçoit jamais. C’est sous sa gouverne que les Animaux, des espèces ayant acquis la capacité de parler et donc des droits proches de ceux des humains, perdent l’existence qui est la leur depuis la Grande Sécheresse. Ce phénomène climatique meurtrier qui fait encore frissonner les habitants du pays d’Oz est à l’origine du développement des Animaux et du remaniement de certaines légendes et mythes à propos de la création du monde. Aux côtés d’Elphaba, le lectorat a l’occasion d’assister à des débats intéressants à propos de l’opposition entre la religion et la science. Les idées théologiques s’affrontent entre elles, influencent les personnages importants – comme Nessarose, la petite sœur d’Elphaba – et souffrent de l’existence de la sorcellerie, matière enseignable à l’université. En parallèle, la politique destructrice du pays s’avère être une source de tension : au Quadling, région pauvre, des rubis sont découverts dans le sol. Au détriment des paysages et de l’équilibre des habitants du coin, ils sont déterrés et amassés, et le système économique se reconstruit selon les caprices d’un seul homme, qui progressivement se révèle être un tyran. Moins ses sujets sont intelligents et instruits, mieux c’est. Ainsi, tout l’humour disséminé dans le roman via un langage déformé mêlant deux mots en un (« pessimistique », « m’emportifier ») et dans les mœurs des personnages à la langue pendue et à la franchise parfois crasse, devient presque noir, parce qu’il est la preuve de l’effondrement du sens de la justice des Oziens.
Magie absente et sortilège invisible
Elphaba est traitée de Sorcière. Plus précisément de Méchante Sorcière. En réalité, elle est surtout solitaire et poursuit son propre but : participer à la révolution secrète pour redonner leurs droits aux Animaux, qui disparaissent de la circulation. Loin de sa famille et des amis qu’elle a su se faire à l’université, Elphaba traverse de nombreuses épreuves qui en font un personnage caustique, avec un sens de l’honneur qui souffre des manipulations du Magicien d’Oz, ainsi que de celles de Mme Morrible, son enseignante à l’université. Aidée par à-coups par Mme Rickale, une étrange femme qui apparaît aux moments les plus improbables, la jeune femme à la peau verte acquiert une réputation de Sorcière à cause de son apparence et de son manque d’excentricité, contrairement à tous les autres protagonistes croisés au cours de sa vie. Plus scientifique que Sorcière, Elphaba n’use que peu de magie. Principale opposante au Magicien d’Oz, elle voit son groupe d’amis de l’université se réduire à peau de chagrin : Glinda, camarade de chambre puis meilleure amie, devient une bourgeoise méprisante, Fiyero, dont sa route croise la sienne, révélant une facette plus humaine d’Elphaba, se fait arrêter par la milice d’Oz, Boq, simple campagnard, craint sa réputation de sorcière et surtout, Nessarose, sa petite sœur dévote, finit par gouverner le pays Croquignon et devient une tyran. Ses aventures l’amènent à se demander à plusieurs reprises si l’âme existe et à souhaiter en avoir une, malgré son refus d’y croire. Elphaba est ambivalente et troublante, une créature mystique qui, à cause de ses engagements humanistes (ou Animalistes), voit sa réputation entachée. Son destin est horrible, ses rencontres extraordinaires, sa construction difficile. Ce roman est, en quelque sorte, nécessaire, parce qu’il dresse le portrait fascinant, via une chorale de personnages, de sujets et de paysages, d’une seule femme, celle qui deviendra la Méchante Sorcière de l’Ouest.
| Le roman de Gregory Maguire est intense en plus d’être extraordinairement complet. Particulièrement instructif, il reprend des thématiques universitaires dans un monde fictif qui se calque plutôt bien sur le nôtre… Bouleversant, il use de mille stratagèmes pour peindre mille portraits, mais surtout un bien particulier, celui de la mystérieuse Méchante Sorcière de l’Ouest. |
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