Après deux trilogies à succès, celle des Cités divines et des Maîtres enlumineurs, ainsi qu’un roman fantastique récompensé du prix Shirley Jackson, American Elsewhere, l’auteur américain Robert Jackson Benett entame une nouvelle série de fantasy baptisée À l’ombre du léviathan. Dans le premier tome, Une larme de poison, l’auteur américain réunit une nouvelle fois fantasy et thriller au travers d’une enquête pour meurtre qui prend place au sein d’un empire perpétuellement sous la menace des léviathans, de gigantesques créatures marines.
« Je reste résolument impartiale, Din. Ça me facilite les choses quand je dois envoyer quelqu’un à l’échafaud. Mais les Haza sont une belle bande de salopards corrompus. Ça ne me dérangerait pas plus que ça de voir toute leur descendance pourrir six pieds sous terre comme une bande de putain de chiens crevés. »
Ana Dolabra, Une larme de poison, Robert J. Bennett, Albin Michel
Un meurtre mystérieux
Dinius Kol est un graveur – un humain altéré afin d’avoir une mémoire absolument parfaite – au service de l’excentrique mais talentueuse enquêtrice Ana Dolabra. Pour sa première affaire, le voilà confronté à un mystérieux meurtre dont la victime, un commandant de l’armée impériale, a été transpercée de part en part par un arbre lui ayant poussé au travers du corps. Outre le caractère original de cet empoisonnement par spores, le crime tombe à une période charnière, alors que la saison des pluies va débuter. Bientôt, les léviathans, des monstres marins titanesques, quitteront le fond de l’océan pour attaquer les côtes de l’Empire et répandre les miasmes qui prospèrent dans leur sillage, et qui corrompent la terre et les êtres vivants. L’enquête se double donc d’un sentiment d’urgence, puisque le passage d’une des créatures pourrait bien effacer toute trace permettant d’identifier le meurtrier.
Biotechnologie
Une larme de poison plonge son lectorat dans le vif du sujet bien plus directement que ne le faisait La Cité des marches, premier tome de la précédente trilogie du même auteur. Pourtant, et malgré un univers très riche et peu orthodoxe, on ne se sent jamais perdu au milieu des termes propres au monde du récit et des relations codifiées entre les personnages. Moins que de la magie, c’est surtout une biotechnologie médicale/génétique fantasque, issue du corps des léviathans, qui permet les modifications exceptionnelles de certains personnages, notamment Din.
Avec Ana, ce dernier forme un duo parfaitement complémentaire, qui n’est pas sans rappeler la dynamique de celui constitué par Shara et Sigrud dans La Cité des marches. Din, avec son hypermnésie surnaturelle, apporte la matière nécessaire aux facultés de déduction exceptionnelles de sa maîtresse. Néanmoins, si lui est une jeune recrue maladroite et elle une investigatrice obsessionnelle au langage de charretière, c’est surtout la façon dont les deux personnages parviennent à parler, en sous-texte, de handicap, qui se veut novatrice.
Bennett démontre tout son talent pour tisser une enquête au rythme soigné, haletante et dont la résolution semble tout à fait plausible. Bien qu’il soit assez facile de détecter quels détails vont finalement se montrer importants, la narration les appuyant peut-être un peu trop, on suit avec beaucoup de plaisir la progression de Din et ses rencontres avec les différents protagonistes.
D’ailleurs, les personnages secondaires sont particulièrement soignés et parviennent à renouveler leur schéma tout en conservant une (savoureuse) part de cliché : Miljin est un vieux soldat bourru à la lame facile, mais c’est loin d’être un barbare bas du front, Strovi, un jeune capitaine ambitieux, se montre diablement humain malgré son pouvoir et la pression qui pèse sur ses épaules… Enfin, celles et ceux qui hésitent à se lancer dans une nouvelle trilogie peuvent se rassurer : ce tome peut tout à fait être lu comme une aventure indépendante.
Sans surprise, Robert Jackson Bennett continue d’enchanter son lectorat avec cette nouvelle série. Plus dure par certains aspects que ses précédentes œuvres, Une larme de poison propose une fantasy rafraîchissante, moins fondée sur la magie que sur une forme de science cabalistique. Une nouvelle fois, c’est un très grand roman, difficile à lâcher une fois commencé, que nous offre l’auteur.
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