Junji Itō, le maître incontesté du manga d’horreur, règne sur la production nippone d’histoires effrayantes depuis la parution de la première partie de son premier manga, Tomié en 1987. Depuis, l’auteur prolifique a écrit de nombreux textes plus ou moins courts, mais dont certains ont marqué le genre de la bande dessinée japonaise. C’est en 2015 et 2018 que sont parus au Japon deux anthologies de ses chapitres les plus iconiques : Les Chefs d’œuvre de Junji Itō (2021 et 2022 en France chez Mangetsu). Enfin, en 2025, paraît au Japon une nouvelle version de certains de ses chapitres les plus légendaires : une version intégralement colorisée, avec des passages réalisés à la main, par l’auteur lui-même, et d’autres numériquement. Son nom s’inscrit dans la lignée des deux tomes cités : Itō Junji Jisen Kessakushu – Dark Colors, ou Les Chefs d’œuvre de Junji Itō – Dark Colors en français. Ce recueil au nom amputé est paru dans l’hexagone au début du mois d’Halloween, de quoi célébrer l’automne avec la première parution colorée de l’auteur !
Un recueil folklorique
Dark Colors est composé de 9 histoires courtes provenant de multiples ouvrages du célèbre auteur. Le recueil s’ouvre sur un classique : « Le moût », provenant de son mémorable Tomié. Puis viennent « Le marchand de glace », édité en France dans le recueil Dans l’ombre, « Le pont » dans Les Fruits sanglants (auparavant édité chez Delcourt-Tonkam), « La créature échouée », « Petit conte hémorragique de Shirosuna » et « La fenêtre d’en face » dans son Tombes, « Adorable minou » dans son pas moins apprécié Soïchi, et enfin « Non-non, femelle alpha » et « Cache-cache avec non-non » provenant de son Frankenstein. Toutes les œuvres sont désormais éditées chez Mangetsu dans leur collection dédiée à Junji Itō.
Une gestion réservée de l’angoisse
Les récits présents dans Dark Colors montrent une certaine diversité de l’imaginaire horrifique de Junji Itō. Les figures récurrentes de son œuvre, comme Tomié et Soïchi, côtoient des situations autonomes où, souvent, une famille pratique des choses macabres, où des personnages blafards s’introduisent dans le quotidien d’autres qui n’ont rien demandé et à qui tout va arriver, etc. Le malheur et l’horreur, chez Junji Itō, s’introduisent insidieusement dans des situations banales, créant un écart de tonalité dérangeant.
Ses courtes nouvelles font penser à la forme du conte voire du récit populaire, tant par l’introduction d’un merveilleux vicié que par des finalités presque morales, et même leurs constructions narratives. Une situation initiale banale, une transgression ou l’irruption d’un élément bouleversant l’ordre, et puis des pérégrinations qui, souvent, ne trouvent pas de fin. L’horreur d’Itō n’est jamais totale, directe ou identifiable : le sentiment de malaise s’installe peu à peu, même dans la situation initiale banale. C’est l’anomalie inoffensive qui introduit le cauchemar. L’idée singulière d’un personnage, le grain de sable qui vient perturber la machine du quotidien… C’est toujours un détail qui provoque l’effroi, mais celui-ci est mesuré. De plus, les personnages ne voyant pas le malheur qui s’abat sur eux rend le tout assez savoureux : la progression dramatique se fait sous leurs yeux sans que rien ne se passe jamais, comme si toutes les situations dépeintes par l’auteur étaient vouées à rester, à tout jamais, présentes et sans possibilité de sortie.
Un ensemble haut en couleur(s) !
C’est évidemment sur le plan graphique que Dark Colors se distingue le plus nettement des autres productions de l’auteur japonais. La colorisation ne se contente pas de mettre en couleur les dessins, mais elle change véritablement la relation que l’on a avec l’horreur. Certains décors possèdent plus de relief, les eaux paraissent plus profondes, les entrailles semblent infinies et plus immondes que jamais, la grâce de Tomié ressort plus que tout… De plus, même si l’on pense que lire les mêmes histoires en couleur ne présente pas un grand intérêt, cet ajout permet le parfait renouveau des récits. Cette édition est attractive justement pour le décalage qu’elle permet entre l’effroi, l’inquiétude, et la fonction organique de la couleur. Une palette plus vive ou plus douce ne neutralise pas l’horreur, elle peut mieux produire une dissonance en confrontant les tonalités rassurantes de la couleur pour les pervertir en drame affreux. Les couleurs, d’une certaine façon, trompent les lecteurs et lectrices en rendant l’expérience viciée : le noir et blanc facilite la voie à la noirceur, la couleur la rend plus réelle.
| Avec Dark Colors, Junji Itō se prête à une expérience nouvelle et permet aux lectrices et lecteurs de nouveaux frissons. En retravaillant ses récits incontournables par le prisme de la couleur, l’auteur ne renouvelle pas les fondements de son univers, mais en permet une lecture différente, peut-être plus profonde et plus insidieuse. Le résultat de la colorisation de ses histoires n’en permet pas une expérience définitive mais plutôt une revisite permettant aux lecteurs et lectrices de les redécouvrir sous un nouvel éclairage – plus coloré. |
Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse.
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