Laurent Genefort, auteur français de science-fiction reconnu, à qui l’on doit notamment les cycles de Spire ou d’Omale et plus récemment Les Temps ultramodernes, revient avec un nouveau roman ambitieux paru chez Albin Michel Imaginaire en 2026. Un court récit qui impressionne par la précision de son exobiologie et la rigueur de son approche scientifique, mais dont la structure en enquêtes fragmente la tension narrative.
« Belloc introduisit la main dans l’alcôve de manipulation du « corps », les yeux rivés sur l’écran. Ce fut comme si elle avait embarqué dans le cockpit d’un vaisseau spatial, survolant en rase-mottes un planétoïde inconnu crevassé de failles. Son voyage la fit passer entre des ganglions pareils à des haricot géants, puis des méduses évoquant de crépusculaires cathédrales. Un accordéon de plaques reliées par des fibres s’était échoué sur une grève marécageuse, bordée de tartre vermeil…»
L’histoire
L’humanité est sur le point d’intégrer la Mosaïque, une vaste communauté extraterrestre. Pour cela, une expérience grandeur nature est mise en place : pendant vingt ans, la ville européenne de Rungholt devient un laboratoire de coexistence où affluent des milliers d’espèces venues d’ailleurs. Ingrid Belloc, médecin légiste aussi brillante que peu diplomate, est chargée d’assister l’inspecteur Mendoza dans la résolution de morts impliquant ces visiteurs, dont il devient souvent impossible de déterminer si elles relèvent du crime ou d’une incompréhension du vivant.
Une exobiologie brillante
Avec ses 250 pages, Le Test de Rungholt réussit le pari d’un format court pour déployer un univers d’une grande densité. Le récit s’articule autour d’un institut médico-légal à la pointe de la technologie et suit Ingrid Belloc, personnage central aussi fascinant que déroutant. À la manière d’un Dr House de l’exobiologie, elle dissèque les corps extraterrestres avec une précision implacable, bien plus à l’aise face aux mystères biologiques que dans les relations humaines. Le roman se construit autour de cinq enquêtes distinctes, chacune reposant sur une même interrogation : s’agit-il d’un meurtre, d’un accident ou d’un phénomène propre à une physiologie inconnue ? Cette mécanique narrative privilégie l’exploration des différences au détriment d’une progression dramatique continue, chaque corps étudié est une porte d’entrée vers des logiques du vivant radicalement autres.
C’est d’ailleurs là que le récit impressionne le plus. Le travail exobiologique se distingue par une rigueur rare, où chaque espèce obéit à des logiques biologiques pleinement cohérentes loin du simple exotisme décoratif. Rien n’est laissé au hasard, et cette crédibilité est renforcée par la collaboration avec des scientifiques, notamment Fabrice Chemla pour la biochimie et Antoine Tracqui pour la médecine légale. Cette exigence confère aux enquêtes une profondeur et une cohérence qui le distinguent immédiatement. Au-delà de l’enquête, le roman interroge également la possibilité même de la coexistence interespèce. Rungholt devient un véritable microcosme politique où se croisent tensions diplomatiques, peurs identitaires et tentations xénophobes. Ici émerge une question plus dérangeante qu’il n’y paraît : peut-on réellement coexister lorsque les différences ne sont plus culturelles, mais biologiques ? Cette question résonne particulièrement avec les préoccupations contemporaines, tandis que la construction progressive des personnages, et notamment celle de Belloc, vient apporter une profondeur supplémentaire au roman.
Une succession d’enquêtes
Si le roman séduit par la richesse de son univers et la qualité de ses idées, son choix de construction narrative pourrait surprendre les lecteurs et les lectrices. En optant pour une succession d’enquêtes relativement indépendantes, Laurent Genefort privilégie clairement l’exploration de son univers plutôt qu’une montée dramatique classique. Ce parti pris, cohérent avec l’ambition scientifique, se fait au détriment de la tension narrative, puisque chaque enquête devient un terrain d’expérimentation, permettant de découvrir de nouvelles espèces, de nouveaux modes de pensée et des logiques biologiques inédites. Le lecteur ou la lectrice progresse ainsi par touches successives, approfondissant peu à peu sa compréhension de la Mosaïque et des enjeux qu’elle soulève.
Dans cette perspective, l’intrigue globale, qui est l’intégration de l’humanité au sein de cette communauté extraterrestre, se fait plus discrète et agit davantage comme un fil conducteur en arrière-plan. Ce recul de l’enjeu central limite l’investissement émotionnel, même si le récit gagne en intensité à mesure qu’il avance. La dernière enquête, particulièrement originale dans sa résolution, vient clore l’ensemble sur une note stimulante.
| Le Test de Rungholt séduit avant tout par la rigueur de son exobiologie et l’intelligence de son projet scientifique, tout en laissant une impression d’équilibre fragile sur le plan narratif. À force de disséquer les différences, le roman finit parfois par diluer sa propre tension dramatique. C’est un premier tome prometteur, qui intrigue davantage par la richesse de son univers que par la force de son récit. Les amateurs d’enquêtes nerveuses à la manière des aventures d’Andrea Cort pourraient être déroutés : Genefort propose ici une approche plus scientifique, presque clinique, du polar de science-fiction. |
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