Le Solstice des ombres, un tome 2 sombre, épique et mystique

Après avoir envoyé ses personnages battre la campagne de l’Hyrdrie dans le premier tome du Solstice des ombres, Benjamin Lupu nous propose une suite encore plus épique et sombre. C’est pourtant entre les murs clos de la cité de Canaé que se joue l’avenir des borésiaques et des orostrates. Le petit groupe ayant survécu à l’attaque des bêtes de Saar a trouvé refuge dans cette ville majeure afin d’en prévenir la dirigeante, la haute maèr’vi Maré Silarisse, d’une attaque imminente du Baron Farnostari et du complot des hérétiques.

« J’ai vu brûler hommes et femmes, emmêlés dans leurs sanglots.
Ces torrents de feu dévalant les rues et les murailles de la fière Vassiré qui s’effondre.
Ce jour hideux au coeur de la nuit
qu’un seul homme fit naître d’un geste à la cruauté sans pareille.
Pourquoi ?
Quelle était ta volonté dans cette immolation Divin Soleil ?
Le temple de mon esprit n’est plus que cendres.
Je ne veux plus ni voir ni prier.»

Complainte de Sainte Hiraèle, peu après la destruction de Vassiré, prologue, Le Solstice des ombres, tome 2 les voix de Canaé

La ville, retour aux amours de l’auteur

Benjamin Lupu a fait ses armes avec des récits très urbains au sein d’univers assez différents : Le Grand Jeu se situe à Constantinople dans une uchronie steampunk, ses nouvelles du Paris des merveilles se passent au sein d’une capitale française réinventé par Pierre Pevel et le diptyque Les Mystères de Kioshe prend place au sein d’une mégapole de fantasy, dans laquelle de nombreuses espèces se côtoient et cohabitent, formant un chaos organisé et foisonnant. Il est important de rappeler l’amour que l’auteur porte à la ville dans son écriture afin de mieux cerner son traitement du tome 2 du Solstice des ombres, Les voix de Canaé. C’est cette maîtrise du lieu qui donne à ce texte un rythmee cadence et une force singulier‧ère.

On pourrait craindre ce choix d’une ville unique pour tout un roman, mais l’aspect démesuré du palais principal, les méandres de ses souterrains et la diversité des quartiers gomment cela en quelques pages. Chaque déambulation est un dépaysement, mais c’est aussi un risque, car, à chaque coin de rue, un espion, un assassin (ou pire, un gobelin), pourrait s’en prendre aux protagonistes. La carte de la ville, réalisée par Stéphane Arson, permet de prendre conscience de la démesure des lieux.

À l’image des quartiers des guildes d’artisans, on retrouve une construction cohérente et réaliste de la mégapole. Les lieux mal famés cachent des hérétiques, et les auberges et les écuries accueillent les voyageurs et leurs montures à proximité des grandes portes de la ville. Les grandes avenues qui courent en direction de la colline donnent une perspective impressionnante sur l’immense temple au cœur du palais.

Complots et secrets

Tout comme la ville qui l’entoure, le palais est un lieu tentaculaire où se croisent clercs, serviteurs et militaires, chacun dans ses quartiers, se retrouvant pour les prières nocturnes dans l’immense temple. Tout y est démesuré, les fresques, les sculptures et les vitraux. Comme dans le premier tome, Benjamin Lupu réussit à nous immerger pleinement dans son univers et à nous faire toucher du doigt la toute-puissance divine d’Asthor.

Pourtant, ce sont des problèmes très humains qui sont à l’œuvre dans ce lieu saint. Entre luttes de pouvoir, complots et sociétés secrètes, les conflits se multiplient au fil des pages. Umbrod, le jeune fraer copiste initié à des pratiques mystiques, se laisse guider par des voix qui le rapprochent dangereusement des dieux. Heskarias et ses soldat‧es enquêtent sur les borésiaques et préparent l’arrivée du baron de Farnost. Une véritable course contre la montre s’engage pour les survivant‧es des bêtes de Saar.

La raison première de toutes ces intrigues, le feu d’Asthor, une relique capable de réduire une ville en cendres, est en route pour Canaé. Paltérion, le porteur de relique, éreinté par le fardeau qu’il porte, arrive au terme de son calvaire et s’apprête à transmettre le feu sacré à celle qui lui succédera. Cette cérémonie grandiose attire de nombreux orostrates venant des quatre coins des baronnies. Cet objet de puissance est le dernier et le plus dangereux de tous. Les puissant‧es, les ambitieux et les ambitieuses regardent tous et toutes en direction de Canaé, espérant tirer partie des changements à venir.

Enquêtes et mystique

Alors que le premier tome était une aventure et une mission de sauvetage, l’enjeu change tout à fait dans ce second roman. On retrouve trois lignes narratives principales qui s’entrecroisent. Umbrod et ses pouvoirs qu’il ne maîtrise pas, mais qui se révèlent dans ce lieu saint, Heskarias et Balcère, qui s’échinent à convaincre la Maervi du danger que représentent les borésiaques, et le baron Farnostari, le tout donnant lieu à des enquêtes mêlant mysticisme, secrets et intrigues politiques.

L’arrivée imminente de la relique à Canaé n’est pas en reste dans cet entrelacs de non-dits et de jeux de pouvoir. Une puissance apocalyptique ayant déjà réduit la ville de Vassiré en cendre s’approche de la grande cité pour une cérémonie de passation, un moment idéal pour une attaque surprise des borésiaques. Quelle fourberie les hérétiques réservent-ils à leurs ennemis ?

On sent dans cet aspect du récit une maîtrise des faisceaux d’indices et de la construction d’une enquête. Cela accroche le lectorat pour le pousser à aller jusqu’à la dernière page et découvrir les innombrables secrets cachés au cœur de Canaé.

Une langue toujours plus immersive

Quand écrire dépasse le simple fait de raconter une histoire, et que la plume devient un outil de plus dans la cohérence du récit, nous avons à faire à un auteur ou une autrice de grande qualité. Ici, vous l’aurez compris, c’est le cas. Par une langue légèrement datée, Benjamin Lupu renforce le médiévalisme de son texte. Sans tomber dans une écriture en vieux français à la structure et au vocabulaire parfois abscons pour des non-spécialistes, l’auteur arrive à donner cette couleur ancienne très agréable. On a l’impression de passer sa main sur l’un des codex d’Umbrod en tournant les pages.

Lors des dialogues, on apprécie les voix uniques de chaque personnage, leur ton, leur vocabulaire et leur singularité. À cela s’ajoute une réflexion sur l’importance de la parole et de la liberté qu’elle incarne. Avec les questionnements d’Umbrod sur la nature profonde des textes sacrés, une sous-couche de l’ouvrage est entièrement dédiée à la transmission par les mots, à l’oral comme à l’écrit, et à son pouvoir.

Dans la lignée de son premier tome, Benjamin Lupu conclut admirablement bien sa fresque de dark fantasy monastique, tout en se renouvelant et en changeant le rythme de son récit. Le souffle épique, l’enquête et le mystique font très bon ménage, et offrent un spectacle saisissant. Le Solstice des ombres s’inscrit assurément comme un grand pas en avant pour la dark fantasy française.

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