Traduire au futur, la traduction science-fictionnelle sous toutes ses formes

Dernier ouvrage publié dans l’estimée collection « Parallaxe » des éditions du Bélial’, Traduire au futur. Quand la traductologie rencontre la science-fiction d’Alice Ray offre une analyse intéressante, méconnue du grand public et pourtant au cœur des récits du genre. Autrice d’une thèse soutenue en 2019 – Traduire les termes du futur : Analyse du traitement des termes-fictions dans la traduction de l’anglais au français de la littérature de science-fiction –, Alice Ray est désormais une traductrice et maîtresse de conférence à l’université d’Orléans spécialisée dans les textes de S.-F. Cet essai publié en avril 2026 est une prolongation de son travail de thèse, ouvrant la lecture à une phénoménologie d’une traduction globalisée et internationale de ce genre narratif.

Une thèse intéressante et fondamentale

La langue est la base de tous les récits de science-fiction. Cela n’est pas la première déclaration à laquelle lecteurs et lectrices, mais également spectateurs et spectatrices de films ou séries, pourraient penser lorsqu’ils pénètrent dans leurs univers favoris ou dernièrement découverts. Si l’importance de la langue sait se faire une place dans l’intrigue d’un Avatar de James Cameron, peut-être est-ce moins le cas, de prime abord, pour The Expanse ou La Clémence des dieux de James S. A. Corey, ou encore Hypérion de Dan Simmons. Et pourtant, c’est bien le cas. Ne nous sommes-nous jamais demandé comment des espèces différentes pouvaient se comprendre si aisément, malgré de si grandes distances temporelles ou spatiales ? Et pourquoi cela n’est-il pas un sujet de conversation au sein des œuvres ? Alice Ray décide, dans son essai court, mais affirmé, de remédier à ses questions langagières.

De la traduction dans tous les sens

La focalisation de la thèse soutenue dans cet essai n’est pas unilatérale du point de vue linguistique : elle est multidimensionnelle.

Après une introduction sur les bases de la théorie traductologique, la réflexion d’Alice Ray se forme en cinq parties égales, chacune se focalisant sur une perception de la langue dans la science-fiction. Tout d’abord, une première, générale, sur l’avènement de la traduction et plus spécifiquement autour de ce genre d’expression (car la science-fiction, bien que née grâce à la littérature, s’est par la suite développée cinématographiquement jusqu’aux séries et aux bandes dessinées), ainsi que les relations entre langue cible et langue source.

Dans un second temps, l’autrice centre un chapitre sur l’urgence terminologique dans la traduction de la science-fiction : ce genre s’exprime par la modernité et la description de mondes plus ou moins inconnus, et chaque univers façonné apporte sa part de nouveautés et d’objets, de qualificatifs, de termes qui leur sont propres. Cette partie essaie de décrypter comment les traducteurs font pour traduire aussi justement que possible ces termes – des néologismes, souvent nouveaux et découlant de la langue source – pour les adapter au français.

Ensuite, Alice Ray dresse un chapitre sur la traduction des langues évoluées dans les œuvres de science-fiction. L’état linguistique des mondes dépeints dans ces textes (ou autres) est effectivement rarement le même que l’état de la langue au xxie siècle (et même dans les siècles précédents, en fonction de la date de création de ces productions), car la langue a éventuellement évolué. Ce chapitre se concentre sur les exemples que forment ces cas de langues lacunaires et leur retransmission en français.

La quatrième partie de Traduire au futur s’intéresse, elle, au phénomène éditorial de la retraduction des œuvres (majoritairement littéraires) de science-fiction. Ce cas est bien plus fréquent lorsque les textes arrivent dans le domaine public (plus ou moins longtemps après le décès de l’auteur – en France, un texte littéraire devient du domaine public soixante-dix ans après la mort de son créateur). À la fois phénomène littéraire, linguistique, éditorial, mais également économique, la retraduction est un business à part entière et peut ne pas posséder les mêmes fondements idéologiques d’une traduction à l’autre : certaines peuvent être focalisées sur la valeur littéraire d’un texte, d’autres sur sa valeur politique, etc. Alice Ray pousse une réflexion très intéressante et comparatiste sur ce mouvement.

Enfin, dans un dernier chapitre, l’autrice dresse un portrait des cas de traduction au sein même des œuvres du genre. Si elle souligne justement qu’il est exceptionnellement rare que des intrigues de science-fiction se construisent autour de personnages traducteurs ou linguistes (bien que le cas existe), il est très souvent question de la langue au sein des œuvres. Que ce soit le Babelfish de la série du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, qui traduit directement dans l’oreille comme une sangsue, le TARDIS de Doctor Who, qui transmet les traductions dans le cerveau de ses voyageurs, ou C3PO de Star Wars, qui comprend sans mal toutes les langues de l’univers, Alice Ray tente de faire le tour d’horizon des discussions autour de la langue dans la science-fiction.

Un essai complet mais accessible

Lire Traduire au futur n’est pas une chose aisée, la faute à son format. Si l’essai se veut court et succinct dans son ensemble – car il s’agit de dresser un état global, mais parfois assez peu approfondi, de la langue et de son phénomène de traduction et de transmission –, il manque parfois de matière. Il aurait mérité d’être légèrement plus long, avec plus d’exemples et surtout des contre-exemples des multiples cas présentés par l’autrice. Cependant, la qualité et la justesse règnent sur l’ouvrage et la thèse d’Alice Ray qui, cela se sent, se démène pour ne pas se perdre dans ses explications et surtout ne pas perdre le lectorat avec une verve universitaire hors de portée. Traduire au futur est pensé pour être accessible à un très large public : il fourmille d’exemples, de tableaux comparatifs, de photos provenant de jeux vidéo ou d’extraits de bandes dessinées pour montrer au mieux les phénomènes décrits. L’autrice s’adresse parfois directement aux lecteurs et lectrices par le biais d’emphases, de parenthèses ou de remarques, et les exemples utilisés proviennent de séries très célèbres, anciennes comme récentes (Star Wars, H2G2, Dune, Avatar, La Servante écarlate, Hunger Games ou encore les romans de Becky Chambers). Alice Ray explique très bien et simplement les termes complexes de ses démonstrations.

L’un des seuls éléments à redire concerne la disposition des notes, placées en fin de chapitre au lieu d’être disposées en bas de leurs pages respectives. Il s’agit d’un parti pris, mais celui-ci coupe injustement la lecture par des va-et-vient incessants et agaçants.

Traduire au futur est un très bon essai qui se veut accessible au plus grand nombre. Si, à certains moments, il aurait été appréciable d’avoir plus d’exemples (ou de contre-exemples) grâce à des œuvres moins évidentes, le texte ne perd aucunement de sa qualité. Très plaisant, dans une mise en page souple et agréable (en dehors de ce choix concernant les notes), l’essai d’Alice Ray mérite à être connu et mis dans les mains de celles et ceux qui s’intéressent à la langue, à la science-fiction, ou qui se demandent comment des humains peuvent comprendre la langue d’extraterrestres vivants à mille lieues de leur existence.

Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse

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