Si l’on a beaucoup parlé d’un certain Clair Obscur: Expedition 33 comme du titre ayant rendu au RPG au tour par tour ses lettres de noblesse, diverses petites pépites aux styles graphiques et aux inspirations aussi diverses que variées avaient déjà ramené le genre sur le devant de la scène quelques années auparavant. Des titres qui sont parfois issus de grands studios (Octopath Travelers, Battle Chasers Nightwar ou encore Divinity Original Sin), d’autres fois d’indépendants (Cassette Beasts, Light Fairytale ou Astria Ascending, pour n’en citer que quelques-uns), néanmoins, parmi ceux-ci, Sea of Stars, du studio québécois Sabotage, sorti en 2023, tire son épingle du jeu en offrant des innovations bienvenues en même temps qu’une véritable lettre d’amour au RPG old school.
Stellaire
Valere et Zale sont deux enfants touchés par la grâce du pouvoir de la lune et du soleil. Comme tous les autres nés lors d’un solstice avant eux, leur destin est de protéger le monde en combattant les hôtes, des monstres qui ne peuvent être éliminés que durant une éclipse. Reliquats du passage du Fleshmancer, un sorcier aussi puissant que cruel, les hôtes ne peuvent être ignorés, car ils risquent de se transformer en dévoreurs de monde, entraînant la planète entière dans la destruction.
Aidés de leur meilleur ami, Garl, qui n’a pas de pouvoir, mais un courage aussi grand que son cœur, ils vont se lancer dans un périple bien plus vaste et bien plus complexe que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.
Étayé par la rencontre de personnages variés, originaux et bien écrits, leur voyage sera aussi épique que fabuleux. Car si il y a là une base de scénario assez classique, le premier talent de Sea of Stars vient de sa capacité à surprendre ses joueuses et joueurs. Et c’est loin d’être sa seule qualité.

Un hommage innovant
Sous son air doux, presque enfantin, le titre cache en réalité une histoire sombre, parfois dramatique, qui n’hésite pas à montrer la mort dans toute sa dureté. C’est sans doute ce qui rend ses personnages aussi lumineux. Là où certains héros et héroïnes des classiques du genre portent leur cœur en bandoulière et affrontent le monde avec une naïveté désarmante, celles et ceux de Sea of Stars ne sont pas candides, mais bienveillants. La nuance a son importance, et rappelle que l’on peut combattre l’horreur sans perdre son humanité ni sacrifier ses valeurs. Outre son scénario riche en rebondissements de presque 30 heures en ligne droite (et bien plus pour celles et ceux qui chercheront à aller au bout de toutes les quêtes annexes et des secrets), le jeu brille par ses graphismes. S’ils sont sublimes lors des scènes cinématiques, dignes d’un animé, ils n’en restent pas moins exceptionnels durant les séquences de jeu, et ce, même en ayant fait le choix d’opter pour un style 16 bits, proche de Suikoden ou de Final Fantasy VI. Les animations sont loin d’être en reste, avec une fluidité et une qualité exceptionnelles, aussi bien durant les combats que dans les phases d’exploration.

Avant Sandfall, Sabotage proposait déjà un tour par tour dynamisé, enrichi d’un système de touches à presser en rythme ou à maintenir, afin de parer et donc de réduire les dégâts subis, ou d’octroyer des actions supplémentaires. Une mécanique qui gagne en flexibilité et en attrait grâce à des variations de rythme en fonction des attaques et des personnages.
Comme dans tout RPG, on retrouve un système de forces et de faiblesses élémentaires, au sens large ici, puisqu’elles concernent aussi le type d’arme (tranchant, contondant…) en plus de la magie (solaire, lunaire, alchimique…). Les attaques élémentaires permettent aussi d’annuler certaines capacités spéciales des ennemis. Lorsqu’une série de symboles – le verrou – s’affiche au-dessus d’un adversaire, il faut user de coups chargés des éléments représentés (épée pour les attaques tranchantes, soleil pour la magie de Zale…) jusqu’à les faire tous disparaître afin d’annuler la frappe. Si, durant les premières heures de jeu, certaines combinaisons de verrou paraissent impossibles à réaliser dans le nombre de tours requis, au fur et à mesure que les personnages progressent, et avec eux la maîtrise du joueur ou de la joueuse, de nouvelles techniques vont faire leur apparition. Ces combos, qui sont liés à une jauge dont le remplissage va de pair avec les parades et les attaques synchronisées, permettent de combiner deux attaques de personnages différents.
Et si tout ceci peut sembler compliqué de prime abord, pas de panique ! Le jeu possède aussi de nombreuses options d’accessibilités, comme la possibilité de se soigner entre chaque combat, activable sans contreparties.

Dans les moindres détails
Le studio Sabotage a apporté un soin tout particulier aux graphismes, au gameplay, à l’histoire et au level design, mais n’a pas oublié la musique. Composée par Eric W. Brown, Yasunori Mitsuda (connu pour avoir conçu celles de Chrono Trigger et Chrono Cross), Vincent Jake Jones et interprétée par Reece Miller, il s’agit là d’un véritable bonbon pour les oreilles !
Chaque lieu possède bien évidemment son propre thème, dont les instruments et les sonorités collent toujours parfaitement à l’ambiance. Le petit plus vient de l’aspect évolutif de la musique. En effet, chaque boucle musicale se voit changer de ton, de dynamique, voire d’instrument, en fonction du jour ou de la nuit (un paramètre important du jeu), mais aussi lorsque les combats se déclenchent. Là, cette même boucle s’enrichit pour gagner en rythme et coller à ce qu’il se passe à l’écran. Tout ça de façon naturelle, sans rupture. Une technique déjà entendue lors des combats de Final Fantasy VII Remake, mais plus fluide et mieux exploitée ici.
Le soin est porté jusque dans les effets sonores, qu’il s’agisse du son des pas des héros (huit tonalités différentes en fonction du sol) aux cris des ennemis, en passant par les marqueurs sonores des attaques ou de l’utilisation d’objets.

Un peu de Zelda avec votre Final Fantasy ?
Contrairement à beaucoup de RPG, Sea of Stars ne se contente pas d’alterner phases d’exploration, dialogues et combats, mais propose aussi un véritable jeu d’aventure et d’énigmes, proche d’un metroidvania ou d’un Zelda. Car, comme dans le titre de Nintendo, l’obtention de nouveaux pouvoirs permet de revenir dans des zones précédemment explorées afin de débloquer des chemins auparavant inaccessibles, offrant de nouvelles quêtes et des puzzles à découvrir. Rapidement explorable de manière libre, la carte du monde invite ainsi à revenir sur ses pas, à percer le secret de ces mystérieux cristaux vus quelques heures auparavant ou à chercher comment atteindre ce coffre hors de portée jusqu’alors. Et pour éviter des trajets trop longs, qui transformeraient le jeu en simulateur de voyage, certaines zones offrent des raccourcis reliant les différents tableaux d’un même lieu entre eux, pour celles et ceux qui parviendront à les débusquer. On est loin de ce que propose un jeu comme Bloodborne en matière de level design, mais l’initiative est suffisamment rare dans un RPG pour être notée. L’alternance du jour et de la nuit offre aussi un aspect stratégique, en plus de favoriser certains événements ou l’apparition de créatures, puisque le moment de la journée va parfois modifier le terrain et donc ouvrir de nouveaux passages.
Une bonne surprise également au sujet des objets clés. Si, habituellement, ces derniers se limitent à permettre l’ouverture d’une porte ou la résolution d’une quête, puis n’ont plus d’autre utilité que de servir de trophées dans l’inventaire des héros, les personnages auront ici l’idée de les réutiliser dans certaines situations. Le jeu abandonne donc l’accumulation compulsive de babioles au profit d’éléments ayant réellement un sens et faisant partie intégrante du récit.
Un océan de bonnes surprises
Le jeu s’enrichit également de toutes sortes de minijeux utiles et ludiques : la cuisine permettra d’offrir des bonus de combats aux personnages, la pêche de débloquer des ingrédients, tandis que la roulette – équivalent de ce que pouvait être le Triple Triad dans Final Fantasy VIII – est l’une de ces activités annexes sous forme de jeu de société, d’abord obscure, qui devient rapidement addictive.

Avec Sea of Stars, les Québécois de chez Sabotage sont parvenus à cocher toutes les cases : Le jeu est magnifique, sans s‘encombrer d’une débauche de textures et d’effets. Si ses couleurs sublimes et son scénario pleins de bons sentiments peuvent laisser croire à une certaine naïveté, il n’en est rien. L’histoire se montre parfois dramatique en plus d’être pleine de surprises et il est difficile de ne pas s’attacher aux différents protagonistes. Capable de conjuguer la fantasy rêveuse et poignante de Final Fantasy IX avec une modernité de ton et une façon de jouer avec les clichés du genre plus proche d’un Tales of Arise.
| Sea of Stars est une aventure longue, passionnante, à la fois drôle et touchante, et une véritable réussite quand il s’agit de s’inspirer des RPG au tour par tour de la grande époque sans tomber dans la parodie ou la redite. Celles et ceux qui pensent encore que les jeux 16 bits sont moches, que la fantasy ressert toujours les mêmes clichés et que les combats au tour par tour sont ennuyeux devraient être surpris. |