Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.
François Baranger publie en 2013 Dominium Mundi chez Critic, premier tome d’un diptyque de science-fiction. Le roman repose sur un concept simple mais efficace : projeter une croisade chrétienne dans le futur et dans l’espace. À partir de ce postulat, l’auteur construit une dystopie politique solide, où la science-fiction sert à interroger le pouvoir, la foi et l’endoctrinement.
« On appelle ça du courage quand tout se termine bien. Sinon, on parle d’inconscience. »
L’histoire
En 2202, l’Empire chrétien moderne domine une Terre ravagée et irradiée. À sa tête, le pape Urbain IX impose un ordre autoritaire, réinstaurant une logique féodale. Une première mission vers Alpha du Centaure tourne au désastre : les explorateurs découvrent les Atamides, un peuple autochtone, ainsi qu’un supposé tombeau du Christ, avant d’être massacrés.
Deux ans plus tard, une nouvelle croisade est lancée. Le vaisseau Saint-Michel embarque près d’un million d’hommes vers une nouvelle Jérusalem. À son bord, Tancrède de Tarente, Méta-guerrier fidèle à l’Église, et Albéric Villejust, génie enrôlé de force. Tancrède devient le principal héros du récit, tandis qu’Albéric s’impose progressivement. Tous deux participent à une expédition dont la légitimité repose sur une foi érigée en vérité absolue, mais où le doute affleure quant à son véritable but
Entre modernité technique et archaïsme idéologique
Si l’on devait caractériser ce roman, on parlerait d’un world building réussi. Un univers lisible, construit sur un contraste assumé entre les codes du space opéra et une organisation sociale héritée du féodalisme. Dominium Mundi est un roman de science-fiction hybride, où l’imaginaire de la conquête spatiale se mêle à une relecture des structures médiévales et des croisades. Au menu : récit de guerre spatiale, aventure, technologie futuriste, hiérarchie rigide, domination des nobles et existence des « inermes » au bas de l’échelle. Dominium Mundi met ainsi en scène un empire chrétien mondial dominé par un pape et une élite tout-puissants. Les logiques seigneuriales et les rapports de pouvoir ont été projetés dans le futur. L’efficacité du roman tient précisément à cette tension : l’opposition constante entre modernité technologique et archaïsme politique.
Le roman s’inscrit dans une logique dystopique, sans pour autant s’y réduire. Le Vatican devient à la fois le centre politique et l’autorité idéologique et militaire, ce qui transforme la foi en instrument de domination. Le texte ne se contente pas de décrire ce système, il met à nu ses contradictions. Derrière la croisade, des intérêts plus ambigus affleurent peu à peu.
Avec ses 700 pages, le récit privilégie les dialogues et les scènes d’action, ce qui rend immédiatement compréhensibles les rapports de pouvoir. Malgré des scènes de combats à la fois efficaces et biens construites, certaines longueurs affaiblissent ponctuellement la tension. L’intrigue se concentre largement dans les espaces clos du vaisseau, qui conduit les personnages de la Terre à Alpha du centaure, ce qui peut parfois donner une impression de confinement « narratif ».
Héros et antihéros face à la machine idéologique
La dimension politique passe avant tout par les personnages, qui incarnent les fractures de ce nouvel ordre mondial. D’un côté, les nobles et leurs élites militaires ; et de l’autre, les « inermes », enrôlés de force. Cette opposition se cristallise autour de Tancrède, dévoué à la cause religieuse, et d’Albéric, individu broyé par le système. Leur évolution met en évidence la fragilité du modèle féodal. Tancrède voit ses certitudes vaciller au fil des révélations, amorçant une remise en question progressive. Albéric, quant à lui, s’impose comme un antihéros et un personnage qui critique le système, puis devient le point de départ de la contestation.
Cette dualité est loin d’être une opposition binaire, c’est en réalité un schéma narratif pour présenter la dynamique entre les personnages et leur évolution. En effet, leurs trajectoires évoluent au contact des contradictions du système, et de la croisade, et catalysent les tensions. Autour d’eux, plusieurs figures secondaires renforcent la dynamique et les tensions narratives. Robert de Montgomery, notamment, agit comme l’antagoniste principal. Il multiplie les rivalités, les stratégies d’influence et les coups tordus, un de ces méchants qu’on adore détester.
Avec Dominium Mundi, François Baranger propose un space opéra singulier et maîtrisé, qui sublime les codes du genre pour fournir une réflexion politique ambitieuse. Le roman parvient à articuler spectacle et critique, ainsi qu’efficacité narrative et introspection des personnages. Le deuxième tome est disponible chez Critic, reste à savoir si l’humanité est condamnée à répéter indéfiniment les erreurs barbares de son histoire ou si la raison et l’empathie peuvent triompher.