Publié initialement sous le titre La Controverse de Zara XXIII en 2018 (lui-même une réécriture des Hommes de poche de H. Beam Piper parut en 1962), La Planète des Toudous, aujourd’hui disponible en poche dans une nouvelle édition qui fait honneur à la collection Neptune de l’Atalante, est l’un des nombreux succès de John Scalzi.
« C’est toujours un plaisir de traiter avec toi, Chad, dit-il en reposant la console. – Je te souhaite de mourir dans un incendie, Jack. – Dois-je en conclure que tu ne vas pas m’offrir un steak chez Ruby ? Mais Bourne avait déjà raccroché. »
La Planète des Toudous, John Scalzi, L’Atalante
Prospection et aliens mignons
Jack Holloway est prospecteur indépendant sur la planète Zara XXIII, propriété de la compagnie minière Zarathoustra. Coup de chance, il tombe sur un énorme filon de pierre solaire, la gemme la plus rare de tout l’univers, capable de le rendre riche malgré l’énorme pourcentage prélevé par la compagnie sur ses découvertes. Mais Jack fait aussi une autre découverte : les Toudous. Une race féline endémique de la planète qui décide de s’installer dans son campement forestier. Les Toudous sont attachants, curieux, malins, mais surtout, ils semblent intelligents (d’un point de vue humain). Se pose alors la question de savoir si leur espèce peut être considérée comme un peuple à part entière. Si oui, alors la compagnie Zarathoustra perdra tous ses droits d’exploitation sur Zara XXIII. Jack, ancien avocat, décide de se lancer dans une bataille juridique contre son employeur pour tenter de faire reconnaître les droits des Toudous.
Humour et critique sociale
On retrouve dans La Planète des Toudous l’humour, la verve et la critique sociale caractéristiques des romans de Scalzi. Holloway et ses supérieurs s’affrontent à coups de répliques savoureuses, lors de joutes judiciaires qui ne sont jamais lourdes ou lassantes. Si le contexte sociopolitique mondial actuel peut donner un aspect quelque peu naïf aux enjeux du récit (on imagine mal un avocat esseulé, malgré son bagout, parvenir à affronter une compagnie tentaculaire sans scrupules), la condamnation de l’ultralibéralisme et du capitalisme qui y est faite est particulièrement à propos. À travers l’aspect juridique du récit, c’est aussi toute la bureaucratie molle et procédurale qu’il faut mettre en œuvre pour faire le bien qui est mise à nue.
Holloway n’a pas la candeur intrépide de Jamie dans La Société protectrice des kaiju, mais il manie l’ironie et la répartie avec un talent certain (et il sait jouer des poings lorsque la situation l’exige). Le roman possède également des antagonistes indécents et sans scrupules, et des personnages secondaires bien moins classiques qu’on pourrait le croire. Parmi eux, l’ex-petite-amie de Jack, Isabel, une biologiste de la compagnie, se montre particulièrement rafraîchissante au sein de la galaxie des personnages féminins de S.-F. Et il est agréable que Scalzi n’en fasse pas un simple intérêt amoureux à « reconquérir ».
Par ailleurs, même si l’auteur californien a souvent donné une place de choix aux animaux non humains dans ses romans, La Planète des Toudous est sans doute celui de ses livres qui interroge le plus notre rapport avec ceux-ci. La question de reconnaître des droits aux Toudous évoque la colonisation, l’esclavage et la manière dont nous traitons les animaux terriens, mais la relation avec les autres espèces est aussi abordée à travers celle que Jack entretien avec Carl, son chien. Loin d’être un simple compagnon, celui-ci joue un rôle essentiel lors de l’aventure et met en lumière la façon arbitraire dont l’humain considère les autres animaux, selon des critères économiques, esthétiques ou une « intelligence » toute relative et anthropocentrée. Preuve que Scalzi ne cesse, toujours avec humour, de pousser ses lecteurs et lectrices à poser un regard critique sur la société.
En plus d’aborder l’éthique, le droit, la morale et l’environnement, La Planète des Toudous permet de parcourir une planète aussi exotique qu’hostile et de côtoyer les créatures les plus mignonnes et espiègles de l’espace. L’humour fin et mordant typique de John Scalzi fait mouche, comme toujours, et donne à ce récit au parallèle sociétal crédible une agréable fraîcheur.