L’imaginaire est-il le nouveau terrain de jeu de la sexualité ?

Pour info : Cet article aborde des sujets tels que la sexualité, l’érotisme et la pornographie, si vous n’êtes pas à l’aise avec ces questions, vous pouvez faire demi-tour.


Si vous nous lisez depuis longtemps, vous connaissez peut-être déjà Amandine, qui anime le podcast Romantrique aux côtés de Julie, et que nous avions eu la chance d’interviewer pour parler de littérature érotique. Amandine était, il y a quelques mois, l’invitée d’un autre podcast, L’Apéro du Captain, dans lequel elle évoquait diverses statistiques en matière de consommation pornographique, notamment les thèmes les plus recherchés par les jeunes de 18 à 25 ans1. À la grande surprise des membres du podcast, les tags #hentai, #gaming et #cosplay arrivent dans le top 5 des catégories favorites de la Gen Z. 

Corrélé avec plusieurs autres études, cela démontre une évolution des préférences et des tendances en matière de sexualité, qui tend à favoriser les univers imaginaires face au réel. 

Pas surprenant pour les amateurs de pop culture et de littérature que nous sommes, surtout quand on voit la progression fulgurante de la romantasy, ce genre qui mélange érotisme et fantasy, dans la littérature. Il s’agit d’ailleurs de la catégorie la plus lue en matière de romance, devant la comédie romantique ou le contemporain.

Durant son intervention, Amandine pose une question très intéressante à un membre particulièrement réfractaire de L’Apéro : « Peut-on reprocher aux jeunes d’avoir de l’imagination ? »
Nous pourrions nous contenter de répondre « non » et refermer cet article pour aller chercher des fictions pornographiques enemies to lovers entre Gimli et Legolas, mais nous allons plutôt nous pencher sur l’imaginaire dans l’érotisme (ne vous inquiétez pas, les fanfics LOTR seront toujours là quand nous en aurons fini) !

Fantasmes et imaginaire, toute une histoire

On pourrait croire le phénomène récent, surtout avec, justement, l’explosion des recherches concernant des mises en scène érotiques de personnages de la pop culture. Pourtant, fantasmer sur des héros et héroïnes fictifs ne date pas d’hier. On ne parle pas ici de personnages de policiers, soubrettes et autres plombiers, incarnés par de vrais acteurs, mais bien de créations 100 % imaginaires.

Il suffit de se pencher sur la célèbre estampe japonaise du peintre Hokusai, Le Rêve de la femme du pêcheur, pour comprendre que l’incursion du fantastique dans la sexualité est aussi ancienne que l’humanité elle-même. Même au Moyen Âge, période souvent considérée à tort comme pudibonde, on retrouve des gravures et des enluminures peuplées de créatures sexuelles abracadabrantes, que l’on croirait sorties d’un jeu Persona. Bien que ces représentations n’avaient pas toujours un but masturbatoire, il n’en reste que la fiction en matière d’imaginaire érotique était déjà bien présente. 

Le Rêve de la femme du pêcheur, Hokusai, Japon, 1814.
Les Étrennes aux fouteurs, ou Calendrier des trois sexes, Société des Bibliophiles Aphrodiphiles de Bâle, fin du XIXe siècle (édition non datée).
Broche représentant une procession de trois personnages phalliques portant une vulve couronnée, Bruges, 1375-1424.

Au XXe siècle, le pulp, Barbarella en tête, s’empare de la science-fiction érotique et l’on voit fleurir des centaines de bandes dessinées dans lesquelles de charmantes héroïnes subissent les assauts d’aliens visqueux et de robots lubriques. Même les furries, ces animaux anthropomorphes qui peuplent animés, B.D. et, parfois, salons BDSM, ne sont pas une création récente, une lubie d’ados biberonnés aux mangas et aux jeux vidéo, mais l’héritage d’un folklore sexuel qui remonte jusqu’à l’antiquité. En Grèce, ce sont Zeus et ses camarades qui se changeaient en animaux pour aller trousser des humain·es, quand ce n’était pas Pasiphaé qui allait flirter avec le taureau crétois ! Au Japon, les bake-kitsune, les esprits-renards, se transformaient en jeunes femmes afin d’avoir des relations sexuelles avec des hommes dans de nombreux contes populaires. Du côté des contes et légendes des natifs nord-américains, on trouvait des coyotes lubriques, des serpents fécondant des femmes ou des adultères avec des chevaux… Rien à envier aux fictions actuelles, donc.

Ex libris of the sweet snail, Franz Von Bayros, 1900.
Imaginative Tales, mai 1957.

Nouvelles figures érotiques

Ce n’est pas non plus un hasard si des figures comme Harry Potter ou Harley Quinn ont détrôné les stars du X dans le top des recherches des 18-25 ans. Déjà, parce qu’elles correspondent à une évolution des mœurs, des genres et des pratiques : fini le héros viriliste qui fait parler ses muscles avant son cerveau ou la princesse à sauver. Aujourd’hui, on fantasme (aussi) sur des intellectuels un peu bohèmes et des femmes qui prennent les choses en main, au lit comme dans leurs vies. Il faut également prendre en compte que la pornographie « classique » (aujourd’hui mainstream), s’est répandue après la libération des mœurs et a tout particulièrement explosé lors de la révolution sexuelle, quand filmer et diffuser de vrais corps et des scènes explicites est devenu légal. 

Dans les années 1960, le X devient un marché et supplante les bandes dessinées coquines qui s’échangeaient sous le manteau ou les récits qui camouflaient leur érotisme grâce, justement, à la fiction. C’est aussi la période des célèbres romans Harlequin, arrivés en France en 1978, qui proposent des romances érotiques adressées aux femmes, elles qui avaient été pendant longtemps les grandes oubliées de la sexualité. Dès lors la pornographie se standardise, devient de plus en plus accessible grâce à l’évolution des technologies, explose lors de l’arrivée d’Internet dans les foyers et nous voilà en 2025 avec des ados qui ont tous un accès à Pornhub dans leur poche. Si les corps transpirants et les sexes en gros plans sont désormais devenus la mode, quoi de plus normal que de chercher à défricher de nouveaux terrains pour nos fantasmes ?

Imaginaires fantastiques et sexualité

En toute logique, la littérature érotique évolue elle aussi dans ce sens. Elle se transforme, s’adapte, pour toucher des publics plus variés, aux désirs différents. La remise en cause de la sexualité genrée, du patriarcat, tout comme l’acceptation de l’homosexualité et de la pansexualité, ouvrent la voie à de nouveaux fantasmes. Les pratiques s’adaptent, se transforment. Du BDSM, oui, mais pourquoi se contenter de chaînes et d’un fouet lorsqu’une dryade peut user de ses pouvoirs sur la nature pour vous attacher avec des lianes ? Est-ce qu’être à la merci d’un vampire qui peut tout autant sucer votre sang que vos parties intimes ne rajoute pas un frisson d’excitation supplémentaire à une situation érotico-dangereuse ? 

© Sangsoo Jeong
DmC: Devil May Cry, © Ninja Theory, 2013.

Le vampire est d’ailleurs l’une des figures principales de ce renouveau de l’érotisme fantastique. Oubliez Twilight et sa pudibonderie mormone et tournez-vous plutôt du côté de True Blood, une série de romans écrits par Charlaine Harris, adaptée à la télévision en 2008 (avec Alexander Skarsgård plus désirable que jamais et Joe Manganiello en lycanthrope sexy). Dans la même veine, le loup-garou est porteur d’une imagerie liée à la bestialité, de sexe « sauvage » et de pulsions incontrôlées, d’un lâcher-prise fantasque.
L’imaginaire du vampire — et plus généralement celui autour des créatures de la nuit — porte à la fois une forme de transgression par rapport à la morale chrétienne et son idée d’une séduction d’origine diabolique, ainsi que celle d’un abandon forcé (via la subjugation qu’ils exercent) au plaisir. Lorsque Ciri cède à Auberon, le roi des Elfes, dans La Dame du lac, septième tome de la saga du sorceleur, c’est une forme de jeu de soumission soft qui se joue : « J’accepte à contrecœur de te laisser user de mon corps et je ne suis pas responsable du bien que cela me procure. »

© HBO, 2009.
La forme de l'eau, guillermo del toro
La Forme de l’eau (The Shape of Water), Guillermo Del Toro, Daniel Kraus, Bragelonne, 2022.

S’il a d’abord été une figure d’émancipation — particulièrement pour la cause homosexuelle (Entretien avec un vampire, d’Anne Rice) —, même le vampire est aujourd’hui devenu mainstream. Beaucoup de romanciers, bédéastes et autres scénaristes l’ont délaissé pour explorer de nouveaux horizons érotiques. On peut citer par exemple la nouvelle Camélions, de Joëlle Wintrebert, dans laquelle l’héroïne à une relation sexuelle et sensuelle avec une étrange race de papillons extraterrestres. Du côté du jeu vidéo, Date Everything propose carrément aux joueuses et joueurs de fricoter avec des objets personnifiés. Que l’érotisme s’étende à toute une galerie de personnages fictifs, parfois à peine humanoïdes, n’est dès lors que l’évolution logique de cette recherche d’une niche qui puisse correspondre au fantasme, au fétiche, de chacun, à cette idée d’un imaginaire sexuel libre et affranchi des limites imposées par deux corps humains. La règle 34 d’Internet (si quelque chose existe, alors son pendant pornographique existe) est née de là. Science-fiction, fantasy et fantastiques permettent d’imaginer de nouveaux scénarios sexuels, mais aussi de nouvelles zones érogènes et de nouveaux organes érectiles. 

Fuite logique

La tendance désole pourtant certains (oserons-nous les traiter de boomers ?), qui veulent y voir une preuve supplémentaire du désintérêt des jeunes pour la réalité au profit du fictif, du virtuel. Ce désintérêt ne nous semble pourtant être que la suite logique d’un besoin de fuite vers un monde meilleur qui a commencé avec l’écoanxiété, l’effondrement du marché de l’emploi, la crise économique et, désormais, la menace d’une troisième guerre mondiale, qui ne permet pas aux jeunes générations d’envisager un avenir.
L’imaginaire est une échappatoire, la sexualité aussi. 

Outre son potentiel libérateur et fantasmagorique, les productions érotiques de l’imaginaire échappent le plus souvent aux scandales sordides qui secouent le monde du porno, puisqu’elles concernent rarement des films impliquant de vrais acteurs. Ou plutôt, parce que ces films, qui relèvent plus du porno comique, ne sont pas vraiment ceux recherchés par la tranche des 18-25 ans qui nous intéresse ici. Les nouvelles tendances de l’érotisme se traduisent, elles, plutôt sous forme de comics, mangas, animés ou animations 3D. 

Artiste : Hornktyhours, inspiré du jeu vidéo Fire Emblem Three Houses (© Nintendo).

On peut aussi y voir la recherche d’un certain esthétisme : là où les acteurs transpirent, se décoiffent, voient leurs costumes glisser, les corps fantasmés ne sont soumis ni à la gravité qui transforme les seins en gants de toilette pendouillant ni à la sueur qui fait coller les cuisses entre elles. Irréel, oui, mais n’est-ce pas le principe de tous les fantasmes ? Alors, bien sûr, il y a cette éternelle question du passage du fantasme à la réalité et des injonctions aux corps qu’il suppose. Mais il serait particulièrement hypocrite de l’imputer à la romance ou au hentai, quand le cinéma porno nous a habitués depuis plus d’une décennie à des corps sans poils et sans graisse. 

Enfin, si la question du consentement fait encore grincer pas mal de dents, notamment lorsqu’il s’agit d’aborder la très problématique dark romance, gageons que nos ados (tous ceux qui ont cliqué sur « j’ai plus de 18 ans » et qui apparaissent dans ces statistiques2) doivent continuer à être sensibilisés à la question via l’éducation sexuelle. 

Si la sexualité investit aujourd’hui les mondes imaginaires, ce n’est ni une mode passagère ni une aberration générationnelle, mais une continuité logique de l’histoire des fantasmes humains, une réponse à des réalités parfois trop contraignantes et surtout une manière de redéfinir les désirs, les corps et les récits. Qu’il s’agisse de vampires lascifs, de dryades dominatrices ou de crushs numériques sur des avatars pixelisés, ces figures traduisent avant tout une quête de liberté, de diversité et de sécurité dans l’exploration de soi. À l’heure où l’on rediscute (enfin) du consentement, des normes de genre et des représentations sexuelles, l’imaginaire devient un terrain fertile pour inventer de nouvelles formes de plaisir, plus inclusives, moins performatives et souvent plus créatives. Loin de fuir la réalité, les jeunes générations redessinent les contours du fantasme avec ce qu’elles savent faire de mieux : hybrider, détourner et déconstruire.
Alors non, on ne reprochera pas aux jeunes d’avoir de l’imagination. Au contraire : on les remercie de continuer à réenchanter le désir.
  1. Source : statistiques Pornhub 2024. ↩︎
  2. Le bras de fer entre Aylo (propriétaire de Youporn, Pornhub et Redtube) avec la législation concernant l’accessibilité de leurs contenus auprès des mineurs continue de faire couler beaucoup d’encre. ↩︎

Image de couverture par Tinacheesecat, Ares et Hypnos, inspirés du jeu vidéo Hadès (©SuperGiant games), 2020.

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑