Afterlove EP n’est pas le premier jeu vidéo à parler du deuil. On pense à Gris, ce plateformer à la musique et au design sublimes, ou encore à l’incroyable puzzle game Rime, dont la conclusion a bouleversé plus d’un⸱e joueur⸱euse. La particularité du dernier titre du studio indonésien Pikselnesia, c’est de faire intervenir la mort dès le début de l’histoire, comme élément déclencheur du récit. Un drame qui s’est hélas invité dans la réalité, lorsque le créateur du studio et du jeu, Mohammad Fahmi, est décédé en 2022, à l’âge de 32 ans, avant d’avoir pu terminer le projet.

Bien décidé à concrétiser sa vision, les membres de Pikselnesia poursuivent son œuvre et accouchent, le 14 février 2025, d’Afterlove EP.
À mi-chemin entre visual novel et jeu de rythme, le titre raconte l’histoire de Rama, un jeune musicien dont la petite amie, Cinta, décède brutalement. Après un an de deuil difficile, durant lequel il est resté isolé, Rama décide de reprendre contact avec les membres de son groupe. C’est un premier pas vers la guérison pour ce jeune homme qui a négligé sa santé et ses amis depuis la mort de Cinta, dont il entend toujours la voix dans sa tête. Un problème qui rend les choses encore plus difficiles puisque, pour Rama, que cette voix soit un fantôme ou une illusion née de sa souffrance, faire son deuil c’est aussi risquer de voir ce dernier lien avec celle qu’il a aimée disparaître.

L’aventure se déroule à Jakarta et propose d’échanger avec les différentes personnes qui gravitent autour de Rama, de reconstituer des souvenirs qui lui rappellent Cinta et de jouer de la musique, via des mini-jeux de rythme. Les dialogues sont souvent à choix multiples et aucune activité n’est obligatoire, il est ainsi possible de totalement négliger certains personnages ou événements, ce qui influencera le déroulement du jeu. Plusieurs fins sont possibles en fonction des relations nouées et de la manière dont le joueur aura aidé (ou pas) Rama à surmonter la perte de Cinta. L’histoire se déroule sur trente jours, l’échéance étant le concert que doit donner le groupe du héros et qui signera leur retour sur scène ou la dissolution de la bande.

Si Afterlove EP dispose d’un gameplay classique, sa prise en main se montre intuitive et permet de profiter pleinement de son scénario. Comme dans les précédents jeux de Muhammad Fahmi, l’accent est mis sur les histoires personnelles, les dilemmes moraux et sociaux, mais on y aborde aussi la santé mentale, ainsi que l’acceptation (de soi et des autres). Les relations, qu’elles soient amicales ou amoureuses, y tiennent une place centrale. Si l’on incarne un Rama d’abord très replié sur lui-même, on comprend petit à petit que ce deuil n’est pas seulement le sien : ses camarades aussi ont souffert de la mort de Cinta et la surmontent à leur manière. Le titre explore aussi des thèmes comme la rupture, le fait de devenir adulte ou encore l’homosexualité.

Toute une galerie de personnages permettent à Rama — et à travers lui aux joueuses et joueurs — de faire sa propre introspection, mais, paradoxalement, c’est Cinta qui se montre la plus intéressante. Elle est d’ailleurs la seule de tout le jeu à posséder une voix, là où aucun autre protagoniste n’est doublé. Une manière astucieuse des développeurs de la rendre aussi présente pour les joueurs et joueuses que pour Rama. Cinta est le reflet des pensées profondes du héros, sa culpabilité, ses doutes, sa colère… et la façon dont elle intervient dans chaque dialogue et chaque événement la rend plus « vivante », bien que sans incarnation physique. Dans ces conditions, il devient aussi difficile pour les joueur⸱euses que pour Rama de la laisser partir.

Sans surprise, Afterlove EP accorde une grande place à la musique. Les chansons ont été composées par un véritable groupe, L’Alphalpha, dont les paroles ont été traduites à la fois phonétiquement (depuis l’indonésien) et en anglais pour les besoins du jeu. Il est malgré tout difficile d’avoir le temps de les lire lors des séquences où il faut appuyer en rythme sur les bonnes touches de la manette (ou du clavier), afin de jouer correctement la mélodie indiquée. D’autres passages musicaux proposent de sélectionner les paroles qui viendront compléter la chanson chantée par Rama parmi trois choix avec, à chacun⸱e de décider si sa musique doit aborder la tristesse ou l’espoir.

Côté graphismes, le jeu profite du style frais et minimaliste de l’illustrateur japonais Soyatu, dont les personnages délicats et les couleurs pastels adoucissent la noirceur du thème abordé par le titre. L’animation donne à l’ensemble un côté manga interactif plutôt réussi, bien que le rendu ne plaira pas à tout le monde, tout comme le fait que le jeu ne soit pas disponible en français.

Enfin, si le titre dispose d’une certaine rejouabilité, due au fait qu’il est impossible de réaliser toutes les actions proposées en une seule partie, il se vit surtout à travers la découverte de son scénario, qui offre la sensation de relations vraiment crédibles entre les personnages. Sensation qu’il est plus difficile de retrouver lors d’une seconde partie. Quelques bugs sont venus émailler l’aventure, ainsi que (comme souvent dans les visual novel) quelques longueurs. Néanmoins, Afterlove EP reste un jeu à faire au moins une fois, ne serait-ce que pour la manière (moins poétique, mais plus franche que d’autres productions du genre) dont il parle du deuil.
| Afterlove EP propose une analyse sensible et intéressante d’un sujet grave, à travers un visual novel touchant, qui rappelle l’importance d’être accompagné dans les moments difficiles. Une aventure à découvrir sur consoles et PC. |