Programme éternité : comment rester humain quand la mort disparaît

Programme éternité est le premier roman d’Anton Hur, paru chez Albin Michel Imaginaire en 2026. L’auteur, né à Stockholm, propose une science-fiction introspective qui flirte avec les romans de Becky Chambers. En utilisant l’immortalité technologique, un concept classique de la science-fiction, l’auteur construit un récit fragmenté où la réflexion philosophique est privilégiée à l’action afin d’explorer ce qui subsiste de l’humain lorsque disparaissent les limites biologiques.

« Qu’est-ce que l’ADN, sinon des lignes dans le récit de nos existences ? Qu’est-ce que notre code est d’autre ? Et notre littérature ? Ils existaient avant nous. Nous existons pour les perpétuer. Pour perpétuer le récit. Nous ne sommes que des véhicules. Nous racontons une histoire avec nos corps, nos vies, après quoi nous mourons.
Le récit continue à vivre.
»

L’histoire

Dans un futur proche, la médecine révolutionne le traitement du cancer grâce aux « cellules fantômes », des nanorobots capables de remplacer les cellules humaines malades. Progressivement, cette technologie dépasse son objectif initial : elle ne se contente plus de guérir, elle remplace l’intégralité du corps biologique. Les patients deviennent alors immortels, indestructibles, mais ne sont plus tout à fait humains.
Le récit s’ouvre sur Yonghun, l’un des premiers à subir cette transformation. À travers un carnet transmis sur plusieurs siècles, le roman adopte différents points de vue, notamment celui de sa femme, chercheuse, et celui de Panit, une intelligence artificielle conçue pour étudier la poésie et comprendre l’esprit humain. Peu à peu, cette I.A. acquiert un corps et une forme de sensibilité. Sur plusieurs générations, le récit suit l’évolution de ces personnages, confrontés à une même question : que devient l’humanité lorsque la mort disparaît ?

Que reste-t-il de nous ?

Le cœur du roman repose sur une tension philosophique forte, Anton Hur mobilise l’imaginaire du corps transformé pour poser une question plus troublante. Si chaque cellule du corps est remplacée, reste-t-on la même personne ? Le roman s’inscrit clairement dans l’expérience de pensée du bateau de Thésée. Mais là où d’autres textes s’en servent comme simple point de départ (comme par exemple Carbone modifié de Richard Morgan), Programme éternité en fait son cheval de bataille. Trois axes structurent cette réflexion, avec une efficacité inégale. D’abord, le corps, une enveloppe entièrement artificielle peut-elle encore porter une identité humaine ? Ensuite, la mémoire, les souvenirs suffisent-ils à maintenir une continuité du « moi » ? Enfin, une interrogation plus diffuse : existe-t-il une part irréductible de l’humain ? Cependant, le roman ne tranche jamais, il installe un doute durable, mais au risque de rester parfois dans une abstraction qui tient le lectorat à distance.


À cela s’ajoute un paradoxe, en abolissant la mort, la technologie ne sauve pas l’humanité mais finit par la remplacer. Ainsi, le texte met en scène ce basculement avec une distance presque froide, qui renforce le propos tout en limitant son impact émotionnel. Le résultat est paradoxal : plus les personnages deviennent indestructibles, plus ils semblent perdre ce qui les définissait. Cette idée rejoint l’une des grandes interrogations de Philip K. Dick (Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques, Ubik, etc.), qui veut qu’à mesure que la technologie brouille les frontières entre humain et artificiel, ce n’est plus l’origine d’un être qui importe, mais les qualités qui permettent encore de le reconnaître comme humain.

Amour, mémoire et résistance à l’effacement

Là où le roman se distingue, c’est dans son approche des relations, délaissant largement les codes de la science-fiction spectaculaire pour se concentrer sur l’intime. Les liaisons queers y occupent une place centrale. Elles sont décrites avec douceur, parfois avec mélancolie, notamment lorsqu’elles se manifestent autour du souvenir et de la perte. L’amour devient une tentative de préserver du sens dans un monde qui en perd progressivement. Le carnet transmis à travers les siècles joue un rôle clé en reliant les personnages, permettant la conservation d’une trace et incarnant une forme de résistance face à l’effacement. La poésie, notamment à travers les références à Emily Dickinson, participe également à cette démarche. Le procédé ne fonctionne pas toujours, il ralentit le récit sans enrichir réellement la tension dramatique, mais l’intention reste claire : utiliser la création artistique comme preuve d’une conscience encore active. 

Enfin, le personnage de Panit apporte une autre dimension au roman. Son apprentissage de l’empathie par la littérature constitue l’un des fils les plus convaincants du récit, car il incarne concrètement les enjeux posés ailleurs de manière plus abstraite. À l’inverse de récits comme L’Homme bicentenaire d’Isaac Asimov, où une intelligence artificielle cherche à rejoindre l’humanité en adoptant ses limites biologiques, ici, le roman inverse la perspective : ce sont les humains eux-mêmes qui risquent de s’éloigner de leur condition en dépassant leurs frontières biologiques. Son passage d’une entité numérique à une présence incarnée brouille encore davantage les frontières. À travers elle, le roman suggère une idée troublante, celle que l’humanité n’est peut-être pas une origine, mais une construction. 

Avec Programme éternité, Anton Hur propose une science-fiction contemplative, moins tournée vers le spectacle que vers l’exploration de l’identité. Le roman ne cherche pas à impressionner, mais à interroger. Derrière son concept d’immortalité, il met en scène une lente érosion de ce qui faisait l’humain. Une œuvre imparfaite et inégale, dont l’ambition intellectuelle dépasse parfois la puissance d’incarnation, mais qui a le mérite de faire réfléchir à ce qui définit l’humanité.

Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse

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