Le Temps de la terreur, John Gwynne plus sombre que jamais !

Après la tétralogie puissante qui a lancé sa carrière d’auteur – Le Livre des Terres bannies –, John Gwynne revient dans son univers pour une trilogie oscillant entre la dark fantasy et la fantasy épique. De sang et d’os, tome 1 : Le Temps de la terreur se situe un siècle après les évènements de Fureur. L’occasion de découvrir un monde à la fois familier pour les lecteur·ices des précédents romans, et complet pour les nouvel·les lecteur·ices. Cependant, si vous comptez lire Le Livre des Terres Bannies, cet article ainsi que le roman dont il est question contiennent des divulgachages.

« Il se retourna, regarda frénétiquement autour de lui, vit le chaos qu’était devenu le camp, des géants et des ours partout. D’autres continuaient d’arriver, des colonnes de guerriers humains à pied, vêtus de cuir noir, portant d’énormes boucliers rectangulaires frappés d’ailes argentées. Ils se déployèrent en rangs autour du camp comme pour encercler tous ceux qui s’y trouvaient et leurs boucliers s’emboîtèrent avec un claquement sec. Bleda aperçut des visages plongés dans l’ombre sous des casques luisants, des silhouettes plus petites au milieu d’eux : des enfants, comprit-il, distribuant des gourdes d’eau après leur longue marche. Il vit un visage lui rendre son regard, une fille blonde, pâle, tendant une gourde à un guerrier alors même qu’elle le fixait.»

Bleda, De sang et d’os, tome 1 : Le Temps de la terreur, John Gwynne, éditions Leha

Nouveaux troubles en Terres Bannies

La forteresse de Drasil a été le théâtre d’une bataille sans précédent un siècle avant le début du roman. Les Ben-Elims et les Kadoshims sont entrés dans le monde matériel. Anges et démons ont ainsi porté leur guerre au cœur du monde des humains et des géants. Dès les premières pages du Temps de la terreur, on comprend que ce conflit a tourné à l’avantage des Ben-Elims, aidés par les héritier·ères des héros et héroïnes de Drasil. Les démons se cachent, fomentent des coups de main et des embuscades tout en rassemblant des groupes de fanatiques. Les anges étendent leur territoire depuis leur forteresse. Les peuples autour de leur territoire leur doivent allégeance et doivent cesser leurs conflits pour que les forces des Terres Bannies soient toutes entières tournées vers l’extermination des Kadoshims.

Quatre protagonistes bien différent•es

Au sein de l’armée Ben-Elim, d’Israfil, le Protecteur, gouverne les anges et leurs fidèles. Riv, elle, lutte contre son tempérament de feu. Elle rêve d’intégrer les Ailes-Blanches, le contingent humain au service des anges. Sa mère avait commandé une section de cent soldat·es, sa sœur en commandait une, et elle voudrait marcher dans leurs pas. Le mur de boucliers, le tir à l’arc et toutes les autres formes de combat enseignées sur le champ d’entraînement demandent une discipline et une maîtrise de soi qu’elle n’arrive pas à atteindre. Pourtant, quand on s’en prend à elle, à ses proches ou qu’elle fait face à une injustice, une brume rouge la possède et rien ne peut l’arrêter.

Drem et son père Olin se sont installés à Kergard, la seule ville de la Désolation, une étendue gelée au nord des Terres Bannies. Ils passent les beaux jours à chasser dans les montagnes et rentrent pour vendre le fruit de leur labeur au début de l’hiver. Durant leur dernière chasse, ils vont découvrir une pierre noire ramenant Olin dans de lointains souvenirs. À leur retour en ville, beaucoup de monde semble s’être installé dans la région. Des personnes fuyant l’autorité des Ben-Elims, d’autres cherchant à faire fortune dans la nouvelle mine au-dessus du lac de la Pierre des Étoiles, et certaines visiblement peu recommandables. Ils apprennent également que de nombreuses disparitions ont eu lieu. Le père et le fils enquêtent tout en préservant le secret de ce morceau de Pierre des Étoiles.

Sin est une géante, membre de l’Étoile Vive depuis sa création. Cette confrérie fondée par Corban, grand héros de Drasil, a pour but d’unir les peuples alliés contre les Kadoshims pour former une armée aux multiples talents. Avec sa compagnie et le renfort de soldats du royaume d’Ardain, la géante est à la recherche d’un repaire de Kadoshim. Dans une grotte, le groupe découvre une scène de torture et de sacrifice humain dans un culte à Azroth, le père des Kadoshims.

Bleda, héritier du peuple Sirak, et Jin, héritière d’Arcona, deux clans rivaux de cavaliers de l’Est, sont les pupilles des Ben-Elims. Des otages éduqués et formés à l’art de la guerre comme des membres des Ailes-Blanches. Perdu entre la rancœur contre ceux qui ont soumis son peuple et la conviction que la guerre contre les Kadoshims est juste, Bleda cherche sa place à Drasil. Son amitié avec Jin, impensable sur leurs plaines natales, devient le seul lien avec leur identité.

Le roman choral, spécialité de John Gwynne

Sans nous perdre, l’auteur britannique réussit à semer des liens entre les intrigues sans en révéler toute la teneur. On reste accroché aux différents personnages hauts en couleur, bien que la quête qu’aime à dessiner John Gwynne est moins clairement exposée. Il joue des points de vue afin de montrer les enjeux d’un univers bien différent du précédent. Il n’est plus question d’une multitude de royaumes à unifier, mais de dissensions idéologiques entre grandes puissances. Les champs de bataille laissent place aux escarmouches et à la peur d’un ennemi invisible, inconnu.

Drem, élevé par un père qui a renié son passé, ne sait rien du monde qui l’entoure. Les Ben-Elims et les Kadoshims ne sont rien de plus que des rumeurs d’un conflit étranger. Son regard sur le monde est unique, il a une innocence et une naïveté qui le poussent à la franchise et au pragmatisme sans mettre sa bonté de côté. Cela en fait un excellent véhicule pour faire découvrir les Terres Bannies aux nouveaux et nouvelles lecteur·ices. Sig joue le rôle inverse, elle était là dans la précédente tétralogie, a connu les cent ans qui séparent les deux histoires. Cette géante incarne la continuité et la profondeur que s’apportent les deux cycles de fantasy.

Donner la parole à une multitude de personnages n’est pas innocent, c’est un choix de représentation. Entre parité, remises en question et handicaps mûs en force, l’écrivain sublime cet outil narratif.

Point d’étape dans l’art du page turner

Passer du Livre des Terres Bannies à La Confrérie du sang, respectivement la première et la dernière publication de l’auteur, dévoile un changement franc dans son style et dans sa construction d’un récit. C’est précisément Le Temps de la terreur qui fait office de pont entre une tétralogie fleuve et une trilogie hyper dynamique. On sent ce tiraillement entre les deux styles d’écriture de l’auteur. Le premier tiers du roman est assez lent et énigmatique, au moins autant que Malice. La suite devient à la fois plus sombre et plus nerveuse. On retrouve ce qui fait une des grandes forces de La Confrérie du sang, les chapitres se terminant avec d’intenables cliffhangers. Il faudra se pencher sur les deux autres romans de la trilogie pour observer comment s’est opéré ce changement sur l’ensemble de cette œuvre. Le second tome, Le Temps du sang, est sorti le 21 août 2026 et nous vous en parlerons rapidement.

De la dark fantasy épique

La frontière est parfois poreuse entre dark fantasy et fantasy épique. Qui dit grandes batailles, dit violence, mort et même bien pire. Alors, l’auteur adepte d’une littérature sanglante va plus loin cette fois. L’échelle des affrontements, et plus généralement de l’action, est moins importante que précédemment. Dans Le Temps de la terreur, nous croisons des sectes, des cultes sanglants et des abominations. Tout dans cette aventure est profondément inquiétant. Les décors sont soit des forêts hostiles, soit des cavernes sombres, mais également des forteresses et des villes dans lesquelles se cachent des traîtres.

Autres thèmes qui s’ajoutent à l’ombre des décors : l’ordre et le chaos. L’un et l’autre s’interpénètrent tout au long du récit, venant questionner la religion et le dogmatisme ainsi que l’idée d’une vision unique du bien et du bon. La volonté est mise à l’épreuve de la réalité, les ambitions sont confrontées à l’honneur et aux serments. Les Ben-Elims qui ont pour mission de protéger les enfants d’Elyon, le dieu créateur, ne voient que la domination de ces derniers comme solution. Alors les amis censément naturels deviennent des ennemis potentiels. Le danger des Kadoshims, celui qui les avait jadis réunis, suffira-t-il à préserver la paix ?

Quelques regrets

On regrettera de trouver dans ce texte plus d’erreurs qu’à l’accoutumée. Parmi les plus répandues : les coquilles et les erreurs de traduction. Nous espérons que ce manque de corrections sera pallié pour le prochain tirage du roman ainsi que dans sa version numérique. Informée du problème, l’équipe éditoriale a assuré se pencher sur la question.

John Gwynne mélange les genres de la fantasy et innove dans son écriture. Il fait ce qu’il maîtrise, de la fantasy épique, sombre et violente, tout en se renouvelant. Le Temps de la terreur est un roman qui surprendra les fans tout en attirant un nouveau lectorat. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que l’auteur britannique est l’un des nouveaux maîtres de la fantasy.

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