Oceano Nox : maudite soit la guerre

D’abord poème de Victor Hugo qui met en exergue l’absurde et la barbarie de la guerre, Oceano Nox renaît sous la forme d’un roman de Louise Rouiller, publié chez Critic. À la fois inspiré des vers de l’auteur français et de le La Bataille des trois empires d’Alessandro Barbero, ce récit de fantasy épistolaire sans fard a le don de prendre son lectorat aux tripes.

« Ailleurs sur les quais, des crieurs publics distribuaient des papiers. J’en ai pris un. C’était un pamphlet d’un penseur maravilien dont le nom aujourd’hui m’échappe. Le texte dénonçait la barbarie absurde de l’Empire jambhai. Il arguait que notre Ville, qui ne prise rien tant que la raison, ne pourrait jamais vivre en paix avec cette autre puissance, que c’était son ennemi naturel, et l’auteur faisait rimer comme par inadvertance agression inacceptable et crime intolérable avec guerre inévitable. J’ai lu le libelle d’un bout à l’autre, galvanisé, indigné, et quelque part heureux de mon indignation. Ce texte mettait des mots sur ma colère. On l’exprimait, on l’excitait et surtout on la justifiait. Je n’avais pas à haïr l’étranger pour des motifs personnels. Ma rage se fondait dans un élan national, ma haine était patriote. »

Oceano Nox, Louise Rouiller, éditions Critic.

Guerre et dieux

Prisonnier de guerre de l’Empire jambhais, Pinto Bem écrit à sa protectrice, dame Melinha Ciprisca, afin qu’elle paie sa rançon pour qu’il puisse rentrer à Maravilhès. Dans sa longue lettre, il lui explique pourquoi il est considéré comme un déserteur par sa propre nation et comment il a rencontré un dieu, piégé dans le corps d’un hôte humain, qui lui a lui-même raconté l’histoire de sa chute de la lune et de sa découverte de la barbarie humaine.
Les récits s’enchâssent, la guerre se dévoile, non pas à travers de vastes batailles héroïques, du genre qu’on trouve dans les livres d’histoire, mais par les yeux de personnages qui la subissent : Natian, un pêcheur forcé de rejoindre les rameurs du Navegador, Sundar, un soldat de l’Empire horrifié par ses propres actes ou encore Salini, une jeune servante à la bonté lumineuse…

Cruel destin

Oceano Nox prend le parti de montrer la guerre dans toute son horreur et toute son absurdité, à travers le témoignage de celles et ceux qu’elle choque et mutile. Le roman est particulièrement violent, il ne cherche jamais à édulcorer – encore moins à romantiser – ses propos. Meurtres, viols, pillages… aucune des bassesses dont est capable l’humain ne sera épargnée. Cette violence crue, c’est aussi sa force, car elle montre toute la difficulté de conserver son humanité pour des personnages embrigadés dans une machine de mort infernale.

Le choix de la fantasy, qui s’exprime à travers ce dieu déchu, condamné par ses frères à errer de corps en corps et à assister, souvent impuissant, au trépas de ses hôtes, contribue à mettre en relief la cruauté des événements. Son regard sur ces êtres désireux de se donner mutuellement la mort alors que leur vie est déjà si brève (par rapport à sa propre immortalité) met en exergue toute l’incompréhension et la sidération que peut générer la violence. Ce dieu, c’est le lecteur ou la lectrice qui n’a connu la guerre que dans les livres, les films et les chansons, et qui vit dans l’ignorance de sa vérité nue, au point qu’y être confronté menace de le faire basculer dans le désespoir et la folie.

Mais ce personnage divin aux multiples patronymes permet aussi de mettre en scène la manière dont les innocents jouent, souvent malgré eux, un rôle dans la machine de guerre, et comment même les meilleures intentions peuvent avoir des conséquences terribles. Comme lui, nous assistons, impuissants et impuissantes, à la manière dont le hasard est interprété comme un signe divin, à la méfiance face à une bonté pourtant sincère ou à la façon insensée dont celles et ceux qui ont commis des atrocités sont portés aux nues par l’histoire. Une histoire qui, ne cesse de nous le prouver l’autrice, est écrite par les vainqueurs. Et même si tout indique que ce roman ne peut se terminer de façon heureuse, comme ce dieu profondément bon, nous nous attachons à ces personnages prisonniers de vies sur lesquelles ils n’ont que peu de contrôle, et nous espérons.

Malgré une fin quelque peu abrupte, Oceano Nox est un voyage littéraire sur un océan de violence et de malheur où émergent des récifs de bonté et d’humanité auquel on s’accroche, incapables de lâcher prise jusqu’à la dernière page.

Ouvrage reçu en service presse


Vous vous intéressez à la mer dans l’imaginaire ? Nous avons un magazine complet consacré au sujet ! L’Escale, c’est une revue de 96 pages qui parle de fantasy, de science-fiction, de fantastique, que ce soit en littérature, au cinéma ou dans les jeux vidéo. On y retrouve des dossiers d’analyse complets qui abordent le thème de chaque numéro tantôt sous l’angle scientifique, tantôt philosophique ou culturel.
L’Escale est disponible en précommande sur Ulule.

L'Escale, présentation

Cet article vous a plus ? Soutenez-nous :

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Les Mille Mondes

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture