Sans-Seigneur – une dark fantasy désabusée

L’auteur français Christophe Guillemain sort cette année chez Mnémos une nouvelle dark fantasy intitulée Sans-Seigneur. Tirée des légendes chevaleresques arthuriennes, elle va plus loin en mélangeant folklores et mythologies diverses pour présenter le futur des chevaliers épuisés par la recherche du Graal.

« Sache que je suis comme ces créatures qu’on abat sans compter, grogna Zaban. Je n’ai pas de père. J’avance dans le brouillard. »

Christophe Guillemain

Le héros est un cannibale

Denbé, oracle de la défunte déesse Achlys, a été contrainte de fuir son peuple dévot afin de se protéger du ressentiment des fidèles à la suite du meurtre de leur divinité. Trahie par son amant Aliyan, elle rumine sa colère en errant en Francie, jusqu’à tomber sur une fillette qui la livre sans vergogne au cannibale Zaban. Malheureusement pour lui, Aliyan retrouve sa bien-aimée et ne compte pas la laisser être dévorée sans combattre : un duel les oppose, qui se termine par la mort du chevalier aux origines toscanes et une étrange passation de pouvoir et de souvenirs après que Zaban se soit régalé de ses restes. Bien malgré lui, il se retrouve avec le symbole d’un artefact plus que recherché dans le dos, le calice, ou encore le Graal, et des sentiments nouveaux qui le poussent sur la piste de Denbé. Une transformation qui le mène à endosser une toute nouvelle identité pour accomplir une quête qui, peut-être, annihilera ses envies de chair humaine.

Des chevaliers pauvres en héroïsme dans un univers monstrueux

Sans-Seigneur est un roman amusant par son cynisme. Il reprend beaucoup des codes des romans arthuriens, avec un héros de basse extraction qui croise le chemin d’une jeune fille spéciale, le lançant dans une aventure qui le mène au château du fameux roi Arthur, ou ici, d’Arzhur. Christophe Guillemain brise l’aspect providentiel et divin de ces romans avec un héros aux envies monstrueuses et une oracle déchue à cause d’un amant non croyant et égocentrique. L’histoire commence donc très mal et les choses ne vont qu’en s’empirant. Les chevaliers d’Arzhur attendent Aliyan à leur table : ils reçoivent celui qui l’a dévoré et qui se fait passer pour lui avec seulement quelques morceaux de ses souvenirs en tête et une marque de naissance dans le dos. Ce Graal, appelé « le calice », serait un objet magique capable de détruire le Chaudron, une espèce de volcan aux pouvoirs obscurs capable de transformer les restes d’un être vivant en une créature effrayante et surpuissante. C’est le mal qui ronge les terres de Francie et qui décourage les chevaliers d’Arzhur, bien que subsiste l’espoir de retrouver le calice. Il en ressort une lecture où le panel de personnages regorge de ressentiment et d’où émane une sensation d’abandon générale. Alors que les Chevaliers de la Table ronde, dans les œuvres originales, sont des personnages célèbres, à l’aura incroyable, ici, il s’agit d’une bande d’ivrognes réunis autour d’un roi mutilé. Peu de protagonistes les connaissent malgré leur passé de chasseurs de monstres, conté dans le roman. Tous blessés, seuls quelques-uns acceptent de repartir à l’aventure pour retrouver le calice, portés par leur confiance en le tueur du dragon ayant dévoré tant des leurs autrefois : Aliyan. Ou plutôt, Zaban. La majorité de la tension du roman repose sur le secret de Zaban le cannibale et sur l’apparition brutale de monstres sortis du Chaudron : une biche aux mille pattes, le crapaud à une patte Chan Chu de Merlin, ou encore la déesse Achlys, bien décidée à se venger de son oracle…

Un méli-mélo de mythes

Le roman est relativement court. En 320 pages, il offre toutefois, à l’aide de la plume ironique et épique de Christophe Guillemain, une aventure incroyable qui réunit un nombre important de créatures et d’entités, tirées de divers récits populaires de par le monde. Ainsi, le roman commence avec l’oracle d’une déesse, qui rappelle l’oracle de Delphes, continue avec un revirement sur les histoires arthuriennes, réutilise des éléments de la Bible, mais aussi des mythologies romaine, grecque, nordique, chinoise, etc. Progressivement, on comprend que ce roman d’aventures épique, qui repose sur un monde envahi par des charognes revenues à la vie, parle de l’engeance divine s’opposant à l’Étoile du Matin. Le texte prend d’ailleurs une tournure très biblique vers sa fin, proposant une vision de Lucifer en tant qu’ange déchu à cause de son ambition, non par pure malice. Les héros affrontent non seulement des antagonistes fanatiques du Chaudron, des démons, des êtres farfelus, mais aussi leur propre cœur, commandant de leurs actes. Du début à la fin de Sans-Seigneur, Zaban et Denbé gagnent en sagesse et courage, et deviennent des héros de guerre d’une grande valeur. Ils gardent toutefois quelques défauts qui les rendent amusants et plus proches des lecteurs : désir de vengeance, propensions aux injures, filouterie et manque de confiance en soi, qui permettent quelques rebondissements intéressants et prolongent astucieusement l’aventure, jusqu’au grand final à la Chapelle des Cendres, ancienne demeure du Graal. Il est toutefois agréable de voir qu’ils ne sont pas les seuls héros à porter l’histoire : d’autres protagonistes à l’égo bien léché, comme Eutropia, seule chevaleresse de Francie, ou Asher, l’homme invisible, amènent la narration dans de nouveaux paysages et de nouvelles scènes.

Sans-Seigneur est une dark fantasy aux débuts bien malheureux, dans une Francie peuplée de monstres ressuscités et de paysans enragés. Ses héros ne sont guère admirables, ce qui laisse tout le loisir à l’auteur de les révéler au cours d’une aventure dangereuse et instable. Le roman en devient presque comique, sans pour autant se moquer de ses personnages. L’épique attendu dans une dark fantasy est là, les créatures terrifiantes et les ennemis surpuissants aussi, tous les ingrédients sont réunis, venus des quatre coins du monde et de bien des époques, pour emmener les lecteurs et lectrices dans la quête la plus connue d’Europe de l’Ouest : celle du Graal.

Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse

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