De 1902 aux années 1930, le médiéval merveilleux se manifeste dans la BD par le conte de fées. Par la suite, le genre dépérit pour laisser la place à des titres plus adultes. Thorgal et Aria font oublier La Flûte enchantée de Sellier et Princesse Diamantine. Aujourd’hui, avec La cuisine des ogres, le conte retrouve sa puissance originelle : celle qui ne cherche ni à édulcorer le monde ni à rassurer le lecteur ou la lectrice.
« Je suis ici car je n’ai plus rien à perdre… On m’appelle Trois-Fois-Morte. »
La gastronomie monstrueuse
Blanchette, surnommée Trois-Fois-Morte, et ses amis mènent une vie de pauvreté et de souffrance en Savoie. Une existence qui sombre davantage dans le tragique lorsqu’ils croisent Grince-Matin. Ce croque-mitaine erre la nuit dans le monde des humains à la recherche d’enfants qu’il revend dans un pays merveilleux. Les acheteurs ? Des ogres cuisiniers…
Grâce à sa débrouillardise et son assurance, la fillette parvient à échapper à son sort, devenir un ingrédient clef du griffon farci, et à survivre dans ce monde peuplé des créatures les plus étranges. Elle parvient à se lier d’amitié avec Brêche-Dent, korrigan condamné à faire la plonge dans ce lieu de cauchemar, et à s’y faire apprécier de tous les miséreux féériques en leur concoctant des matefaims divins. Avec l’aide de son compagnon d’infortune, celle de quelques fantômes et d’autres rencontres improbables, elle se donne pour objectif de sauver ses amis et de se faire une place dans cet univers gastronomique étonnement plus réjouissant que celui d’où elle vient. Ce ne sera pas n’importe quelle place, mais celle d’apprentie de Beauregret, le plus grand des cuisiniers.
Une seule opportunité s’offre à elle pour accomplir ces exploits. Comme tous les neuf ans, le richissime fils de Minos, à l’appétit vorace et aux accès légendaires de colère, vient dîner à la cuisine des ogres. Il a déjà tout goûté, tout expérimenté sauf… le caviar de Kraken. Le contenter ne sera pas si facile, la créature est terrifiante. Si Trois-Fois-Morte parvient à se procurer ses œufs et à satisfaire ainsi l’exigence culinaire du Minotaure pour le compte de Beauregret, celui-ci promet que ses amis retrouveront leur liberté et qu’il lui offrira cette nouvelle vie dont elle rêve.
« Grandgousier ! Accepteriez-vous de me passer la pince brise-armure ? Je goûterais bien aussi une patte de cet appétissant chevalier bouilli. »
Soufflé aux esprits de sirène et tête de coquatrix
Sublimé par le dessin et la mise en couleurs de Jean-Baptiste Andréae, le scénario élaboré par Fabien Vehlmann enchante le lecteur et la lectrice par sa poésie. Chaque personnage est riche de sa psychologie et semble avoir une existence propre au-delà des cases. Chaque lieu de vie, ou plutôt de mort, raconte une histoire. Le lectorat s’y trouve piégé par l’intrication du beau et de l’horrible. Les errances de Trois-Fois-Morte nous font passer du monde d’en bas qui contraste avec la gentillesse de Brêche-Dent aux cuisines grouillantes de Beauregret dont la cruauté n’a d’égal que son génie, en passant par les cavernes froides, refuges du chevalier fantôme de Saint-Ombre hanté par son désir de sauver les orphelins. Tout ce petit monde ne survivra pas, mais certains, par la grâce de Blanchette, se remettront en question ou accompliront l’impossible.
| Si elle rend ses lettres de noblesse au conte de fées en l’adressant à tous, petits et grands, la force de La cuisine des ogres, magnifique alternance d’action et d’émotion, est de raconter une histoire qui va au-delà des mots et des images. C’est une BD sensorielle qui sait provoquer l’illusion des sons, des odeurs et des goûts. |
Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse
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