En littérature, la dark romance est un genre qui – trop souvent – présente comme romantiques des relations abusives, fondées sur la manipulation et la violence. Si Mon ami Pierrot, bande dessinée de Jim Bishop initialement sortie en grand format en 2022, met en scène une histoire d’amour toxique et mensongère, celle-ci n’est jamais romantisée. Au contraire, son récit dénonce l’emprise dangereuse qui peut se cacher derrière la passion.
Passion magique
Promise au fils héritier du comte de L’Eau, Cléa rêve pourtant d’une vie de liberté où elle pourrait épouser qui elle le souhaite et embrasser sa passion pour la danse, même si cela signifie renoncer à ses privilèges de noble. Sa rencontre avec un mystérieux saltimbanque du nom de Pierrot va tout changer : elle décide de fuir le destin imposé par son statut pour vivre une passion brûlante avec cet ensorceleur dont elle ignore tout. Si leur relation commence par plonger Cléa dans l’émerveillement, le garçon lui faisant découvrir un nouveau monde où règne la magie et les créatures féériques, la jeune fille déchante peu à peu.

Dark fantasy Ghibli
Mon ami Pierrot pourrait tout à fait être une version dramatique du Château ambulant de Myazaki. Non seulement la rencontre (et la fuite) de Cléa et Pierrot paraît fortement inspirée de celle entre Haoru et Sophie, mais la magie qu’exerce le protagoniste de Bishop, la vie du jeune couple au sein d’une forêt pleine de personnages fantastiques et la façon dont leur maison – qui n’est pas ambulante, mais dans un arbre – peut-être modulée pour créer des pièces qui s’adaptent aux souhaits de ses propriétaires, évoquent le long-métrage japonais. Artistiquement aussi, la patte Ghibli est évidente, bien qu’elle serve ici une imagerie fantasy inspirée du folklore européen.
Mais le cœur du récit, c’est sa mise en scène des relations toxiques. Toxique. Le mot n’est pas une exagération. Car ce qui ressemble d’abord à un amour émancipateur pour Cléa devient rapidement un autre genre de prison que celle à laquelle son mariage la condamnait. Pierrot serait-il un pervers narcissique ? Si le terme est aujourd’hui régulièrement dévoyé, il n’empêche que le personnage n’hésite pas à culpabiliser sa compagne, à la railler, l’humilier, à se victimiser… pour mieux la garder sous son emprise. D’ailleurs, Jim Bishop cultive très habilement le trouble au sein de son couple de héros. Pierrot se montre plutôt crédible car, si l’on voit bien tous ses travers, on ne peut s’empêcher de douter, nous aussi, lorsqu’il oppose ses excuses aux griefs de Cléa.

Il est d’autant plus agréable de constater que cette histoire de toxicité malsaine au sein du couple – dont les victimes sont majoritairement les femmes – est écrite par un homme. Un homme qui ne tombe jamais dans l’apitoiement ou la minimisation de la douleur. D’autant que, si Mon ami Pierrot met d’abord en scène une héroïne vulnérable et en proie au doute (comme dans l’excellent Another Lost Phone Laura’s Story, qui traite du même sujet), celle-ci fait preuve d’une force qui lui permet de survivre, de riposter et même de conquérir une véritable liberté.
| Si vous êtes passé à côté de Mon ami Pierrot lors de sa sortie initiale, cette réédition poche est le moment de rattraper le coup ! D’autant que son message, qui se sert de la fantasy pour aborder les violences à l’intérieur du couple, est toujours aussi nécessaire. Un album fort, touchant, doté d’un univers magique fascinant. |
Cet article vous a plus ? Soutenez-nous :