Déjà jadis, déjà demain : afrofuturisme et afrotraditionalisme 

Après plus d’une dizaines d’ouvrages édités par Gallimard, que ce soit dans leur collection « Continents noirs » ou « Blanche », Scholastique Mukasonga, déjà connue pour l’apprcié Ce que murmurent les collines et ses textes parus dans des ouvrages collectifs, a publié le 7 mai 2026 un recueil de nouvelles : Déjà jadis, déjà demain. Cependant, l’autrice franco-rwandaise s’adonne cette fois à un genre qu’elle n’avait jamais réellement exploré : l’afrofuturisme.

« Et notre couple premier sortit pour toujours, la tête haute, du Jardin d’Éden.
Et ils coururent jusqu’à l’horizon et derrière l’horizon, ils découvrirent un autre horizon, et après chaque horizon, ils apercevaient un nouvel horizon à atteindre et c’est ainsi que l’espèce humaine, aussi curieuse que celle des rats, peupla la Terre entière.
Alors, ayant, croyaient-ils, dépassé le dernier horizon, il ne leur resta plus que celui, inatteignable, de l’Utopie. »

Scholastique Mukasonga, « À jamais ailleurs », dans Déjà jadis, déjà demain, Gallimard, coll. « Blanche », éd. 2026, p. 12.

Un passé brillant, un futur fumant

Avec Déjà jadis, déjà demain, Scholastique Mukasonga continue d’explorer la terre du Rwanda à laquelle elle avait déjà donné sa voix dans ses précédents ouvrages. Pays d’origine de l’autrice, le territoire rwandais est cette fois exploré de deux manières : d’abord par le biais d’une peinture traditionnelle, grâce aux contes anciens et récits actuels, mais également par celui de récits anticipant ce qu’il pourrait être dans un futur plus ou moins éloigné. Entre célébration d’un monde disparu et projection vers des lendemains absurdes ou inquiétants, le recueil de Mukasonga forme un diptyque singulier, qui interroge le devenir des sociétés humaines à travers le prisme de l’histoire rwandaise.

Déjà jadis : la peinture d’un Rwanda traditionnel

La première moitié du recueil se présente comme une suite de textes – certains plus courts que d’autres – consacrés au Rwanda d’autrefois et du présent (dont des événements et styles de vie souffrent encore de la colonisation du pays par l’Allemagne et la Belgique). Il est possible de trouver, au sein de ces nouvelles, une peinture assez douce des gestes quotidiens, des croyances (« La Reine de la pluie »), des hiérarchies sociales, des accès à l’éducation (« Une valise à moi ») et des privilèges du genre (« Au bord du lac »), pourtant très durs au Rwanda.

Loin d’être une transmission conventionnelle des savoirs ou une banalisation naïve de la façon de vivre des habitants d’Afrique de l’Est, la phase « Déjà jadis » du recueil reconstitue un monde vivant dans ses traditions et idéologies culturelles et sociales. Les figures des anciens, la relation à la terre, les liens communautaires et les récits fondateurs dessinent, dans cette partie, un paysage culturel d’une grande richesse, que l’autrice tente de partager pour mieux leur éviter l’oubli.

Déjà demain : des historiettes cocasses du temps prochain

La seconde phase du recueil, « Déjà demain », transpose les problématiques de sa première partie au futur. Bien plus tournée autour de l’anticipation et de la science-fiction, la seconde moitié de Déjà jadis, déjà demain étonne et fait faussement sourire, puisque les innovations technologiques, les mutations sociales ou les dérives politiques donnent lieu à des situations aussi drôles qu’inquiétantes. L’autrice ne cherche aucunement à s’enfermer au sein d’un exercice cohérent en créant un univers unique, identique pour toutes les nouvelles. Chacune prend place au sein de problématiques et thématiques aussi variées que possible : « Le jardin » aborde la prise d’importance des ultra-riches et leur luxe, « Les loups sont entrés dans la ville » donne une nouvelle lecture (multi-interprétative) des dynamiques de pouvoir entre proies et prédateurs, « Insects Park » fait réfléchir quant à l’exploitation de la faune et de la flore dans le futur, ainsi que les limites des libertés qui leur sont accordées, ou encore la très belle « Cité des femmes, 2076 », qui offre une lecture futuriste, libertaire et empouvoirante du récit allégorique de Christine de Pizan (La Cité des dames, l’un des premiers récits protoféministes, paru en 1405).

À travers les délicieuses exagération et ironie de ces contes satiriques, l’autrice met en lumière les tendances contemporaines pour mieux les exacerber : la marchandisation du rapport humain et des créations de la nature, la fascination vaine pour ce que l’on pense être le progrès ou l’obsession morbide de la performance. Toutes ces thématiques sont mises en lumière par le biais d’un passé qu’elle nous rappelle pour mieux nous montrer les risques de l’oublier ; il s’agit d’une réflexion sur la place et la légitimité des sociétés nouvelles qui ont rompu avec leurs héritages socio-historico-culturels.

Du conte traditionnel aux imaginaires futuristes, en passant par la peinture d’une terre actuelle, le Rwanda de Scholastique Mukasonga devient, dans ce recueil, un monde protéiforme. À la croisée de jadis et de demain, ce recueil de nouvelles se place parfaitement au point de rencontre entre la mémoire et l’horizon d’une même terre.

Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse

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