Proposer un récit cosmique et millénaire, conté par une I.A. interstellaire qui regarderait la vie éclore, évoluer, se faner et disparaître depuis un satellite, le tout sous forme de vers élégiaques auxquels répondent des illustrations, c’est le pari audacieux de Xavier Dollo et Anna Boulanger dans Élég.I.A.
« Les balises que je renvoie vers la Terre, aigres échos plus ternes qu’une étoile morte, sont comme les murmures qui vont s’égarer au-delà des confins. »
Élég.I.A., Xavier Dollo et Anna Boulanger, éditions Goater.
I.A. solitaire
Loin dans le futur, seule dans l’espace, oubliée de tous, elle observe et attend. Car elle est, désormais, cette I.A. qui a dépassé sa simple fonction satellitaire pour développer une personnalité. Cette I.A. qui a été oubliée en orbite d’une planète lointaine où l’humanité tente de s’établir. Élég.I.A., c’est une intelligence artificielle qui se dote d’un rôle de conteuse autant que d’observatrice, de démiurge, tantôt passive, tantôt habitée, presque mystique et toujours lyrique.
Élég.I.A. est suivi d’Un univers piqueté de rouilles, un long poème narratif à la forme plus classique et également en prose, qui conte l’histoire d’astronautes parties à la recherche d’une nouvelle planète après que la Terre a succombé au dérèglement climatique. Si le contexte est tragique, le texte parvient à transmettre la beauté de l’univers à travers le regard de ses héroïnes, et mêle ainsi mélancolie, espoir, résignation et émerveillement, avec une douceur toute cosmique.
Poésie mécanique
Sortir la science-fiction de ses carcans, c’est aussi la volonté d’Élég.I.A. Loin de la hard-SF codifiée, le récit, vu à travers les capteurs d’une machine, parvient à se montrer plein d’humanité. Il rappelle la fragilité du monde et de l’existence, mais également la beauté que l’on peut trouver en toute chose. Le choix de la forme élégiaque donne ce ton si particulier, si mécanique, qui simule une poésie déclamée par une intelligence artificielle. Tandis qu’Un univers piqueté de rouilles propose quelque chose de plus mélodieux, aux accents plus intimes, qui conjugue urgence et lenteur, beauté et drame, finitude et renaissance.
Lent, mais pas ennuyeux. Serein, mais non pas paisible. Le poème dessine les contours d’un monde autre, possible, probable ? Peut-être. Mais s’il n’exclut pas la violence, le texte rappelle aussi qu’elle fait partie de la nature et qu’elle précède souvent la connaissance, de même que le spleen peut être suivi d’un certain émerveillement. Un émerveillement double, puisque les vers sont accompagné par les illustrations pointillistes, en noir et blanc, d’Anna Boulanger, qui ajoute à la lecture un symbolisme teinté de mystère. Elles se font tantôt l’œil de cette I.A. stellaire, tantôt interprétation sensible des mots qu’elles accompagnent, toujours avec un sens du détail et de l’image tout à fait pertinents.
Il y a une forme d’élégance dans la manière dont ces deux récits mêlent la technicité de la S.-F. avec la philosophie propre aux aventures qui dépassent l’humanité pour englober le vivant dans son ensemble, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Pourtant, Élég.I.A. ne donne pas cette sensation vertigineuse de sortir de son statut d’humain pour embrasser l’existence, mais plutôt d’être l’observateur de ses multiples variantes, tout en mettant en scène une sorte de palingénésie : toute fin est aussi un début.