Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.
En 1994, les éditions Soleil publient Lanfeust de Troy et déclenchent un véritable engouement pour l’heroïc fantasy dans la BD. Tous les éditeurs se lancent dans le phénomène. De Marlysa à Conan, du Serpent Dieu à Dwarf, les titres se multiplient. Cependant, c’est au cours de la décennie précédente que les classiques du genre sont publiés ; parmi eux, Le grand pouvoir du Chninkel de Jean Van Hamme et Grzergorz Rosinski.
Et vint le Messie
« Toutes les créatures de l’univers sont égales à mes yeux, J’on le Chninkel »
U’n, le Maître créateur des mondes
Daar est une terre en proie à une guerre permanente entre les Trois Immortels, cruels seigneurs d’armées innombrables. Comme tous ses semblables Chninkels, J’on y est un esclave sans grand avenir possible. Pourtant, ce petit personnage rachitique et insignifiant a été choisi par U’n, l’omniscient, l’omniprésent, l’omnipotent, pour sauver Daar. S’il ne parvient pas à y ramener la paix, la divinité engloutira ce monde « dans un déluge de feu. » Conscient de l’immensité de la tâche pour une créature si frêle, il lui accorde le Grand Pouvoir.
La mission de J’on à travers le monde et le non-monde l’amènera à rencontrer des alliés comme Bom Bom, Tawal velu à l’intelligence limitée mais à la grande force, Madame Volga, sorcière et voyante, N’om l’hérésiarque, par qui tout commença, et, surtout, la belle G’wel, sa plus grande admiratrice et son apôtre.
Au cours de son périple, il soulève les foules et parvient à pousser les peuples soumis à la révolte. Les Trois Immortels n’ont d’autre choix que de s’allier pour vaincre celui qu’ils avaient sous-estimé. Ironiquement, cette entente fait cesser les combats. Le Chninkel a ramené la paix sur Daar, mais trop tard pour sauver sa propre vie.
Un chef-d’œuvre intemporel
« Comme j’ai enfin compris que la seule et vraie nature du Grand Pouvoir que j’ai reçu du maître créateur des mondes… C’est celui de pardonner en son nom«
J’on le Chninkel
Le talent des deux créateurs de Thorgal s’exprime à travers une œuvre qui peut être lue à divers niveaux et par un large public.
L’album s’adresse tout d’abord aux amateurs d’heroïc fantasy et d’aventure. On y retrouve tous les ingrédients du genre : un monde ancien et violent, des peuples rivaux, des créatures merveilleuses, de la magie, un héros improbable appelé à accomplir une quête qui le dépasse. Le rythme narratif alterne scènes d’action et moments d’émotion, selon une trame épique qui met en valeur des sentiments profondément humains : l’amour, la fidélité, la trahison, le sacrifice et l’espérance, qui donnent au récit une dimension universelle.
Mais réduire Le Grand Pouvoir du Chninkel à une brillante bande dessinée de fantasy serait passer à côté de son ambition véritable. Au fil des pages, le lectorat découvre une œuvre d’une exceptionnelle richesse symbolique, nourrie de références explicites et implicites à l’Ancien comme au Nouveau Testament. Le parcours de J’on évoque celui des grands prophètes bibliques autant que celui du Christ : un être humble, choisi contre toute attente, chargé d’apporter le salut à un monde corrompu. Les thèmes de l’élection, de la tentation, du doute, du sacrifice, de la rédemption et de la liberté traversent tout le récit et invitent à une lecture plus méditative.
C’est précisément cette pluralité qui explique la force de l’album et son intemporalité. Le lectorat adolescent y trouvera un récit d’aventures captivant. L’amateur ou amatrice de fantasy admirera la cohérence de l’univers imaginé. Le lecteur et la lectrice plus expérimentés prendront plaisir à reconnaître les nombreuses références religieuses, historiques et philosophiques qui irriguent le scénario.
Peu d’œuvres parviennent à concilier avec autant de brio le plaisir immédiat du récit et la profondeur de la réflexion. C’est sans doute là que réside le véritable grand pouvoir du Chninkel : offrir à chacun et chacune une lecture différente, sans jamais épuiser son sens.