Les Bâtisseurs : dark Zootopie et gunpowder fantasy

Le format de la novella, sorte d’hybride entre la nouvelle et le roman, se répand au sein de l’édition de l’imaginaire comme le ferait une hermine dans un poulailler, avec une discrétion et une efficacité redoutable. Les éditions Leha, qui ont travaillé sur ce projet en secret depuis plus d’un an, se lancent enfin dans l’aventure. Pas de collection apparente, aucune distinction si ce n’est la pagination, et deux titres anglo-saxons pour ouvrir le bal : Les Bâtisseurs de Daniel Polansky (sortie prévue le 27 août), et Forgeflamme, Tome 1 de Charlotte Bond (sortie prévue le 17 septembre). C’est de la première novella qu’il est question ici.

« Avant toute chose, il faut savoir que Bonsoir était une hermine. Bien des animaux ressemblent aux hermines, certains en sont assez proches – tant physiquement que dans leur attitude – pour décontenancer un observateur non aguerri, comme les fouines et les furets. Bonsoir était donc une hermine, et il y avait selon lui autant de rapport entre ses cousins et lui qu’entre la lune et le soleil. Le prendre pour une fouine ou, pire encore, pour un putois… eh bien, disons simplement que les créatures qui avaient un jour commis cette erreur ne la commettaient pas une seconde fois. Pour ainsi dire, c’était même souvent leur dernière erreur. »

Les Bâtisseurs, chapitre 2 : Hermine et Français, Daniel Polansky.

C’est l’histoire d’une souris qui entre dans un bar…

Dans Les Bâtisseurs, on est immergé dès les premières lignes dans un univers sombre et violent, où tous les animaux, sauf les humains, sont présents. Ils sont personnifiés et vivent dans un monde séparé en royaumes aux dirigeants plus ou moins tyranniques. Au milieu de tout ça, le mystérieux Capitaine, une souris borgne que tout le monde semble craindre, rassemble une équipe de redoutables mercenaires pour mener à bien une mission périlleuse.

Le Règne animal

Quand Zootopie s’assombrit et s’éloigne brusquement de Disney, que les morales de La Fontaine disparaissent pour ne laisser que des bêtes avec des pistolets, des fusils à pompe et des explosifs, nous voilà dans l’univers des Bâtisseurs. Les échelles de taille et de force, ainsi que la place de chacun et chacune dans la chaîne alimentaire, ne sont perturbées ici que par les armes et la parole. Pour le reste, l’auteur semble s’être assez renseigné pour proposer un univers animalier cohérent. On sent la difficulté de jongler entre la bipédie et la quadrupédie dans certaines parties du livre. À la manière de Suicide Squad ou d’une équipe de Donjons & Dragons, chaque animal a sa spécialité, ses talents et ses points faibles. Certains sont inhérents à leurs races, mais modifiés par le vécu du personnage, d’autres sont à l’opposé de ce que leur corps laisse à penser. Le résultat est une galerie de bestioles hautes en couleur et armées jusqu’aux crocs.

Le Jardin, plus dangereux que l’Ouest sauvage !

Entre la critique des clichés et leur utilisation à outrance, Daniel Polansky nous fait danser d’un pied sur l’autre comme un Dalton victime des balles de Lucky Luke. Cette métaphore douteuse n’est pas innocente, car c’est un western cynique et direct que nous livre l’auteur. Loin de l’humour naïf de la bande dessinée créée par Morris et Goscinny, Les Bâtisseurs propose une vision sombre et sanglante d’un autre Nouveau Monde appelé le Jardin. L’humour reste un ressort important de l’œuvre, jouant entre l’absurde, le grotesque et les effets de contrastes permis par la variété des animaux. Certaines scènes font penser au film Django, d’autres à Expendables, autant de créations où la mort est un ressort scénaristique exagéré et dont l’impact est plus visuel qu’émotionnel.

Novella, un format au poil

Il n’est pas question dans cet ouvrage d’un manichéisme simplifiant les enjeux. Ici, tout le monde est méchant et l’assume complètement. Pour s’attacher aux personnages, on repassera. Leur antipathie et leur froideur sont telles qu’on a du mal à prendre parti entre les protagonistes et leurs opposants. Pourtant, on suit cette aventure avec plaisir et le livre ne nous tombe pas des mains (et pas seulement parce qu’il est léger). En 160 pages, la montée en puissance du récit est impressionnante, mais sans personnage « aimable », aurait-on tenu le coup sur 600 pages ou même plusieurs tomes ? Probablement pas. C’est peut-être là l’un des secrets pour faire une bonne histoire : savoir où mettre le point final. Sans rien en dire, la fin de cette novella est magistrale.

Le choix de ces personnages sombres, froids et taciturnes n’est pas la seule bonne exploitation du format court, on apprécie également le fait que l’auteur ait pu travailler son intrigue et son univers avec suffisamment de place pour qu’on ne reste pas sur notre faim passé la dernière page. Si le Jardin nous donne bien envie d’être exploré à nouveau, les personnages, eux, ont fait leur œuvre et nous laissent, à leur image, sans remords ni regret.

Les Bâtisseurs est une novella originale et puissante, cynique et drôle, assurément noire, millimétrée, rien n’est laissé au hasard. Un plan sans accroc, qui n’épargne pas les lecteurices !

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