Après la publication de deux textes de mathématiques aux éditions Ellipses, deux pièces de théâtre et un premier roman, Les Chaînes de Markov, édité chez Gallimard en 2024 (ayant obtenu le prix ADA la même année et le prix Marcel Aymé en 2025), Noham Selcer revient en librairie pour la rentrée littéraire avec un second roman portant le nom d’une ville fictive connue de toute une génération.
« Sura ne saisit pas pourquoi ses parents ont décidé de partir en vacances au seul endroit du monde qui ressemble à l’immeuble hideux où ils habitent. Elle comprend alors qu’elle ne veut pas seulement enterrer son enfance perdue, qu’elle n’a pas seulement perdu foi dans l’amusement, dans les manèges et dans les jeux simples de ses premières années, mais a perdu foi dans ce monde qu’ont construit ses parents, ce monde d’immeubles-boomerangs en béton dans lequel ils ont choisi, ou accepté, de vivre. »
L’histoire affective et idéologique de trois enfants
Sura, l’aînée, est une brillante apprentie avocate dévouée à la cause écologique et ayant fait de sa vie une mission de préservation de la nature contre les climatosceptiques et autres pollueurs.
Zellik, le cadet, est obsédé par les nombres et est rempli d’un orgueil le poussant à aimer la domination. Il adore prendre l’avion et son entreprise énergétique qui, malgré ses milliards de tonnes de dioxyde de carbone rejetés par année, lui permet d’avoir un superbe bureau au 70e étage d’une tour de verre à la Défense.
Gaston, le benjamin, rêve. Il rêve qu’il est un dangereux écoterroriste enfermé dans une cellule par les autorités de Midgar, avant de tout faire pour le devenir réellement. Gaston est malade.
Cependant, bien avant que ces trois frères et sœurs aux personnalités et buts différents ne s’engagent sur leurs voies, ils étaient reliés grâce à leur passion pour un jeu vidéo : Final Fantasy VII sur PlayStation.
Le roman-RPG
Midgar est, comme son nom l’indique, une référence très ouverte à l’opus légendaire de la licence de Squaresoft vendu à plus de 15 millions d’exemplaires dans le monde. Outre le fait qu’une partie importante du roman parle ouvertement du jeu vidéo de la PlayStation, de très nombreux clins d’œil y font également référence. Les prénoms des trois personnages principaux rappellent tous des icônes de différents épisodes : Zellik fait penser à Zell de Final Fantasy VIII, Sura, variante d’Asura/Ashura (nom du demi-dieu bouddhique), inspire l’invocation et/ou ennemi présent dans la licence depuis The Final Fantasy Legend1, et Gaston prend le temps d’un instant le pseudonyme du célèbre Professeur Gast de Final Fantasy VII. La mise en page du roman est joliment travaillée et s’éloigne de la sempiternelle maquette de la collection « Blanche » pour rapprocher le lecteur ou la lectrice au plus près possible d’une insertion au sein de l’univers de Final Fantasy : la police des titres s’approche de celle de la licence vidéoludique, il y a des pages présentant un choix entre les personnages pour alterner leur point de vue, ou choix entre « Nouvelle partie » et « Continuer ? », les différentes parties s’achèvent avec la mention « Fin de disque » pour en insérer un nouveau, etc.
Le roman de Noham Selcer fourmille de détails reprenant avec humour les codes du fameux jeu, mais également de ses joueurs et joueuses au gré de scènes mémorables faisant sourire : combats épiques assis devant la télévision cathodique tandis que les parents ordonnent de venir à table, rivalité fraternelle pour savoir qui aura le droit de tenir la manette lors de leur prochaine session… L’auteur réussit particulièrement bien à retranscrire l’implication vidéoludique plus dense parfois que la réalité, tout cela en plus d’une véritable érudition au sujet de l’univers créé par Yoshinori Kitase.
Un engagement politique urgent
Le nouveau texte de Noham Selcer est aussi un coup de poing politiquement engagé – au discours presque militant, dérivant parfois vers la profession de foi éveillée. Le choix du jeu permet très évidemment (et justement) d’effectuer un parallèle avec l’urgence écologique que subit notre réalité ; en effet, le passage progressif de l’enfance à l’âge adulte se faisant avec, à la source, cette passion pour Final Fantasy VII, se voit contaminé (positivement ou négativement en fonction des protagonistes) par l’influence de cette aventure politique qui va avoir une incidence très intéressante sur les idéaux et les caractères des trois frères et sœurs, et dessiner les contours de la satire sociale qu’est Midgar.
En faisant de son roman un espace de confrontation directe entre destruction industrielle, effondrement du vivant et mouvement de résistance collective, l’auteur ne cherche aucunement la douceur et assume une dimension pamphlétaire qui pourra désarçonner les lecteurs attachés à la nuance. Mais c’est précisément cette violente urgence qui confère à l’ensemble une énergie rare. Là où tant de récits contemporains se contentent d’intégrer l’écologie comme décor anxiogène, Midgar la place au cœur même de sa mécanique narrative, de son système de valeurs et de la construction affective de sa saga familiale.
Le roman de Selcer ne prétend pas seulement raconter une catastrophe : il veut produire un effet sur le lectorat, susciter une inquiétude active, presque une responsabilité. Et si cette volonté de secouer l’apathie contemporaine conduit parfois l’auteur à l’excès, qui apparaît alors moins comme une faiblesse que comme le symptôme d’une colère politique assumée, tout cela se fait dans un but formateur, fédérateur et responsabilisant. Après tout, commençant leur vie dans une Midgar fictive, les trois enfants-adultes réussissent à la terminer au sein d’une Zanarkand (en parfait hommage à la cité au coeur de Final Fantasy X) bien réelle et cachée du vil fascisme qui sévit, pourquoi les lectrices et lecteurs ne pourraient-ils pas faire de même ?
Le dernier roman de Noham Selcer publié dans la prestigieuse collection « Blanche » de Gallimard est un brillant hommage à Final Fantasy VII. Si le jeu vidéo hante l’intégralité de Midgar, les adeptes de la licence seront heureux de partir à la chasse aux références au sein du roman. Mais outre la parenté des deux œuvres, le livre se détache petit à petit du jeu pour raconter sa propre histoire, à la croisée de la saga familiale, du pamphlet politique et de l’écopoétique. Son discours puissant et assumé, sa narration originale et inspirée ainsi que ses personnages symboliques et éveillés font que Midgar restera un grand roman.