Bragelonne poursuit ses publications d’auteurs anglo-saxons qui ont construit le fond solide de la maison d’édition. On retrouve avec plaisir la plume et l’univers de l’écrivain écossais, alternant efficacement entre intrigues politiques, mythes religieux et combats sanglants. L’Âge de la fureur porte très bien son nom dans ce second tome de la saga d’Anthony Ryan. Les batailles s’enchaînent et les intrigues plongent les lecteurices au cœur de multiples guerres. Une traduction toujours aussi maîtrisée de Olivier Debernard ouvre une nouvelle fois les portes de cet univers aux francophones.
« Debout ! aboya Thera. Plus personne ne se mettra à genoux dans cette menda. Pas plus devant un ami qu’un ennemi. Un espoir aveugle ne nous apportera rien. Pour gagner une guerre, il faut accepter la vérité, si désagréable soit-elle. »
Thera, Veilhir de Justice, L’Âge de la fureur, tome 2 : Né d’une tempête de fer, Anthony Ryan, Bragelonne 2026.
Les invasions continuent
Le premier tome, non content de nous plonger dans un univers foisonnant, nous avait embarqués dans des recherches étonnantes tournant autour de Velgard, roi mythique devenu dieu au sein du panthéon Ascarlien, les Altvar. Elvine, la jeune érudite hérétique, Felnir, le mercenaire déchu, Thera, la justicière pragmatique, et Ruhlin, le jeune homme au sang de feu, autant de destins suivis précédemment que l’on retrouve dans ce second volume. Cependant, le monde a changé et elles et eux avec. Elvine, devenue l’Érudite de la Reine d’Ascarlia, anciennement l’une des trois Reines Sœurs, est contrainte d’aider cette despote sanguinaire. Felnir, qui croit avoir perdu la plupart des siens ainsi que la jeune érudite dans l’effondrement du temple des Altvar, part avec sa femme et l’insaisissable Wothin afin de découvrir son destin, celui de roi du Vorunvhal, la terre où Velgard a régné jadis. Thera, aux prises avec de mystérieux envahisseurs venus de l’ouest, organise la défense des îles extérieures, jetant les bases d’une résistance acharnée face à l’usurpatrice et ses troupes étrangères. Rhulin, quant à lui, traverse la terre de ses geôliers avec un groupe d’anciens esclaves qu’il a libérés. Leur objectif est d’atteindre la côte et de partir à l’ouest pour regagner Ascarlia.
Complexité superflueet narration aboutie
Ce qui saute aux yeux en retraçant les lignes narratives de l’œuvre, c’est la complexité de la lecture face à la simplicité des différentes histoires. Chaque personnage est chargé d’une mission ou est motivé par une quête, mais l’écriture s’alourdit d’une couche de vocabulaire spécifique peu agréable. Il est souvent question de hiérarchie, de statut et autres grades dans l’ouvrage, tous et toutes sont déterminé·es par un terme spécifique à chaque peuple qu’on rencontre. Pourtant, ce vocabulaire spécifique ne s’accompagne que rarement d’une différence culturelle visible d’une nation à l’autre. Autre élément qui pourrait perturber la lecture : ce second tome fait avancer les intrigues, mais il reste difficile de voir où l’auteur veut en venir. L’arc narratif de Felnir est certainement le plus détaché du reste du récit. Les révélations qui sont faites dans les derniers chapitres rassurent néanmoins un peu sur l’imbrication des différents récits.
Les retournements de situation sont en revanche une des forces du roman. À l’instar de la fin du premier tome, les complots sont très importants et on apprécie de voir les différentes approches des personnages ainsi que leurs évolutions. Elvine prend confiance en elle, Thera est propulsée au rang de cheffe de guerre, Ruhlin est mêlé à un conflit ancestral sur un continent inconnu et Felnir est un roi en quête de son royaume. Leurs alliés et leurs proches sont indispensables à leur survie, mais nul ne doit baisser sa garde, au risque de voir son aventure s’arrêter abruptement. Autour d’eux, les anciens, ces humains qui ont traversé les siècles, tirent les ficelles sans rien révéler de leur savoir. Ils ont fait et défait des royaumes, pourtant, cette fois, les quatre personnages au cœur de ce livre ne semblent pas prêts à se laisser manipuler si facilement.
Profondeur et sous-texte
La figure du sage guidant le héros ou l’héroïne est ici retournée. Pas de mage ou d’enchanteur pour conseiller les jeunes seigneur·es. Dans ce monde violent et mystérieux, ces anciens sont des intrigants avec du sang sur les mains et des idées derrière la tête. Cette dualité qui se crée entre la jeunesse voulant faire mieux que ses aîné·es, et ces presque immortels persuadés d’avoir tout vécu et de tout savoir, rappelle les confrontations sociétales de notre propre monde. On retrouve également les tensions religieuses et le détournement des dogmes par le fanatisme religieux, des thématiques déjà abordées dans le tome précédent. Cela donne une lecture politique et sociale à ce roman de fantasy épique.
Les figures de pouvoir sont également interrogées, les seigneurs, les généraux et les conseillers sont à la fois moins fourbes et plus réalistes dans leurs prises de décision que dans l’œuvre de George R. R. Martin, par exemple. La soif de pouvoir n’anime pas toutes les personnes qui en possèdent, et celles qui en acquièrent n’en deviennent pas pour autant des tyrans. Sans en dire trop sur l’histoire, les situations désespérées rencontrées par certains groupes donnent lieu à des alliances et à des choix de dirigeant‧es pragmatiques. À tel point que certain·es protagonistes concerné·es sont tenté·es de refuser voire de fuir leurs nouvelles responsabilités. Cette direction, qui permet de laisser respirer le lectorat concernant les intrigues politiques, qui restent par ailleurs présentes, renvoie à l’idéal du dirigeant malgré lui, de la reine involontaire, qui, au final, deviennent héroïques dans leurs fonctions imposées. Cette modération a-t-elle pour autant versé dans le poncif de l’homme ou de la femme providentiel·le ? Pas totalement. On sent certaines tentations, certains tiraillements des personnages concernés, et cela leur donne du relief. La fin du roman permet également d’espérer encore plus de changements de cet ordre-là.
Né d’une tempête de ferreste pour autant un bon livre pour les amoureuxet les amoureuses de récits sombres et riches de mystères et d’action. Les combats sont originaux, les différentes civilisations ont été pensées avec intelligence et les confrontations entre les peuples poussent les lecteur·ices à prolonger leur lecture.