L’année 2026, en matière de cinéma blockbuster, a déjà été marquée par les sorties de L’Odyssée de Christopher Nolan et de Spider-Man: Brand New Day de Destin Daniel Cretton. Mais la fin de l’année s’annonce tout aussi chargée, avec la sortie simultanée le même jour de deux longs métrages majeurs pour les cultures de l’imaginaire : Dune, troisième partie de Denis Villeneuve et Avengers: Doomsday des frères Russo, soit le 39ème long-métrage du Marvel Cinematic Universe (MCU), rien que ça.
Cette première partie de notre dossier consacré à l’événement Dunesday du 16 décembre 2026 s’intéressera au matériau de base dont sont issues ces deux adaptations. D’un côté, Le Messie de Dune, le roman de science-fiction de Frank Herbert, deuxième tome de la saga Dune ; de l’autre, un ambitieux run de comics scénarisé par Jonathan Hickman et dessiné par plusieurs artistes, qui aboutira au Secret Wars de 2015. Cette chronique n’est que la première partie d’un dossier qui se poursuivra jusqu’au 16 décembre, date de sortie en salles françaises de ces blockbusters. Bonne lecture !
L’origine du Dunesday
Tout commence en mai 2025, lorsque deux énormes franchises du cinéma de notre époque annoncent leur rendez-vous commun : Dune, troisième partie de Denis Villeneuve et Avengers : Doomsday de Marvel Studios doivent tous deux sortir le 16 décembre 2026 en France. La collision de ces deux blockbusters rappelle immédiatement le phénomène Barbenheimer, né en 2023 de la sortie simultanée de Barbie (de Greta Gerwig) et Oppenheimer (Christopher Nolan) le 19 juillet 2023. Sur les réseaux sociaux, le public commence alors à chercher un nom pour ce nouvel événement cinématographique. Le terme Dunesday, contraction de Dune et Doomsday, apparaît ainsi dès mai 2025 dans les discussions en ligne, avant de se répandre progressivement sur X, Reddit et les autres plateformes1.
À la différence de 2023, le nom n’est toutefois pas directement inventé par les studios : il naît d’abord dans les communautés en ligne, avant d’être repris et popularisé par les acteurs eux-mêmes. En janvier 2026, Timothée Chalamet, interprète de Paul Atréides dans Dune, et Robert Downey Jr., qui incarnait Iron Man et incarnera Docteur Doom dans le MCU, reprennent publiquement le terme Dunesday lors d’un échange consacré à leurs films respectifs2. Le mot, jusque-là issu de la culture Internet, gagne alors une nouvelle visibilité.
D’un côté, Denis Villeneuve poursuit sa fresque de science-fiction avec Dune, troisième partie ; de l’autre, Marvel Studios réunit une nouvelle fois ses super-héros dans Avengers: Doomsday. Ce dernier porte aujourd’hui ce nom, mais ce ne fut pas toujours le cas : il devait initialement s’intituler Avengers: The Kang Dynasty. Si le contexte global du multivers reste inchangé, le principal antagoniste a finalement été remplacé. Cette deuxième saga du MCU aura connu des hauts et des bas, mais pourrait bien s’achever en beauté.
Le Messie de Dune de Frank Herbert : despotisme et l’après révolution
Après avoir livré deux très beaux films adaptés du premier tome de Dune (en 2021 et 2024), Denis Villeneuve revient cette année avec l’adaptation, plus délicate, du deuxième tome, Le Messie de Dune.
Le Messie de Dune est publié en 1969 dans sa version originale anglaise, puis en 1972 en français. Toujours écrit par Frank Herbert, il constitue le deuxième roman de la saga Dune. Pourtant, malgré cette continuité, le livre se démarque fortement de son prédécesseur. Là où Dune racontait l’ascension de Paul Atréides et sa transformation en figure messianique, Le Messie de Dune s’intéresse davantage au poids du pouvoir qu’il exerce désormais sur l’Empire et aux conséquences de son ascension.

Plus court que Dune, le roman adopte une intrigue beaucoup plus resserrée, principalement concentrée autour de la Citadelle de l’empereur Paul sur Arrakis. L’histoire se construit notamment autour de la relation entre Paul et Chani, de la conspiration qui se prépare contre l’empereur et de l’arrivée d’un mystérieux ghola du Bene Tleilax ayant pris l’apparence de Duncan Idaho. Herbert fait également le choix de réaliser un important saut temporel : douze années se sont écoulées depuis les événements de Dune. Le lectorat n’assiste donc pas directement au Jihad de Paul, mais en découvre progressivement les conséquences à travers les récits et les discussions des personnages. En douze ans, les Fremen se sont répandus à travers l’univers, menant une guerre sainte au nom de Muad’Dib et provoquant la mort de plusieurs milliards de personnes. Cette situation est particulièrement paradoxale pour Paul, qui voit sa propre image de messie lui échapper progressivement et cherche désormais à mettre un terme à la déification dont il fait l’objet.
« D’après une estimation statistique modérée, je dois avoir tué soixante et un milliards de personnes, stérilisé quatre-vingt-dix planètes et totalement démoralisé cinq cents autres. J’ai également exterminé les fidèles de quelque quarante religions qui existaient depuis… » (Paul à Stilgar, dans Le Messie de Dune, Frank Herbert)
Cette dimension constitue d’ailleurs l’une des grandes forces du roman. Frank Herbert propose une réflexion politique et philosophique sur le pouvoir, le despotisme et les conséquences d’une révolution. Paul a gagné la guerre, renversé l’ancien ordre impérial et installé son propre pouvoir, mais cette victoire a produit un résultat qu’il ne contrôle plus totalement. Le roman interroge ainsi ce qui se passe après la révolution : une fois l’ancien système détruit, comment empêcher qu’un nouveau pouvoir ne devienne à son tour oppressif ? Herbert s’intéresse également aux dangers de la déification et à la manière dont un individu peut être prisonnier de l’image que les autres ont construite de lui. Paul n’est plus seulement un homme ou un empereur : il est devenu un symbole religieux dont les actes dépassent largement sa propre volonté.
Le Messie de Dune constitue une excellente transition entre deux époques de la saga. Il prolonge un univers toujours aussi riche tout en changeant profondément de ton, annonçant déjà les transformations politiques, philosophiques et narratives que connaîtra la suite de l’œuvre avec Les Enfants de Dune mais surtout l’Empereur Dieu de Dune.
Le premier Secret Wars de 1984-1985 : les débuts
Avengers: Doomsday sera une véritable porte d’entrée vers Avengers: Secret Wars, attendu dans les salles de cinéma en 2027. Conçu comme un diptyque à l’image de Infinity War et Endgame, Avengers: Doomsday introduira le personnage de Victor Von Fatalis, alias Doctor Doom, qui fera régner la terreur à travers le multivers3. Cette notion de multivers, au cœur de la deuxième grande saga du MCU après la Saga de l’Infini, trouvera son aboutissement avec Avengers: Secret Wars.
Dans l’univers des comics Marvel, trois événements majeurs portent le nom de Secret Wars : le premier publié en 1984, sa suite directe en 1985 et le troisième en 2015. Très différents dans leur ampleur et leurs ambitions, ces trois Secret Wars occupent une place importante dans l’histoire de Marvel.
Ce sera bien le troisième Secret Wars, celui de 2015, qui servira principalement de source d’inspiration aux frères Russo pour leur adaptation. Toutefois, il ne faudra pas s’attendre à une transposition fidèle du run de Jonathan Hickman : sa complexité, son ampleur et les nombreuses intrigues qui le composent ne pourront être adaptées dans leur intégralité, le film devant nécessairement en proposer une interprétation plus accessible et condensée et devant faire avec tout l’historique du MCU depuis 2008 avec le premier film Iron Man.
« Non ! Non ! J’ai abandonné mon identité d’Homme-molécule ! Je suis juste Owen Reece maintenant ! Je ne sais même pas ce que je fais ici ! Par pitié, laissez-moi me cacher ! » (Homme-molécule à Fatalis, premier numéro de Secret Wars, 1984)
Publié par Marvel entre 1984 et 1985, Marvel Super Heroes Secret Wars (un scénario de Jim Shooter et dessins de Mike Zeck et Bob Layton) est donc le premier grand crossover de Marvel. L’histoire débute lorsque les plus grands héros et vilains de l’univers Marvel sont mystérieusement téléportés dans un vaisseau spatial, en orbite autour de Battleworld, une planète créée par le Beyonder, une entité cosmique aux pouvoirs quasi illimités. Spider-Man, Captain America, Iron Man, Thor, Hulk, les Quatre Fantastiques et les X-Men se retrouvent ainsi confrontés à des adversaires comme Doctor Doom, Doctor Octopus ou Ultron. Le Beyonder leur promet d’exaucer leurs plus grands désirs s’ils parviennent à vaincre leurs ennemis, transformant cette confrontation en un expérience sur le pouvoir, l’ambition et les motivations des héros comme des vilains.
Au-delà de son aspect spectaculaire, Secret Wars va profondément marquer l’univers Marvel. L’événement est notamment célèbre pour l’apparition (pas la première) du costume noir de Spider-Man, qui se révélera être un symbiote et donnera plus tard naissance à Venom. Il permet également de mettre en avant Doctor Doom, qui cherche à s’approprier le pouvoir du Beyonder pour atteindre une puissance divine. Publié en 1984, Secret Wars s’inscrit aussi dans une véritable rivalité éditoriale avec DC Comics, qui lancera peu après Crisis on Infinite Earths en 1985. Ces deux événements participent à populariser le modèle du grand crossover réunissant de nombreux personnages et auront une influence durable sur l’industrie des comics.

Une suite à Secret Wars est publiée de juillet 1985 à mars 1986. Intitulée Secret Wars II ou Les Guerres secrètes II, cette nouvelle série cherche à surfer sur le succès du premier grand crossover de Marvel. Scénarisée par Jim Shooter et dessinée par Al Milgrom, cette série limitée de neuf numéros raconte le retour du Beyonder sur Terre.
Secret Wars premier du nom et sa suite constituent ainsi l’un des premiers jalons de la tradition des grandes sagas Marvel, qui se poursuivra avec des événements comme Civil War, Avengers vs X-Men ou, plusieurs années plus tard, le nouveau Secret Wars de 2015 par Jonathan Hickman.
Le Secret Wars de 2015 : un aboutissement d’un run magistral par Jonathan Hickman
Le troisième Secret Wars, publié en 2015-2016, n’est pas simplement une nouvelle version de l’événement de 1984-86 : c’est l’aboutissement d’un immense run de Jonathan Hickman sur la fin du multivers, construit pendant six années, entre 2009 et 2016, soit 149 numéros. En comics, un run désigne l’ensemble de la période pendant laquelle un scénariste, souvent accompagné de plusieurs dessinateurs, prend en charge une série et développe une histoire sur le long terme.
Jonathan Hickman est un scénariste et dessinateur de comics étatsunien. Il se fait remarquer chez Image Comics, où il crée plusieurs séries devenues emblématiques de son travail, parmi lesquelles The Nightly News, Pax Romana, The Manhattan Projects, East of West et, plus récemment, Decorum, une ambitieuse série de science-fiction dessinée par Mike Huddleston. Son approche mêlant science-fiction, géopolitique, concepts scientifiques et construction minutieuse et architecturale d’univers lui permet rapidement de s’imposer comme l’un des auteurs les plus aimés de sa génération.
Le grand récit de Jonathan Hickman consacré à la fin du multivers commence donc avec le comics Dark Reign : Fantastic Four, mini-série de cinq numéros publiée en 2009. C’est dans cette première histoire que le scénariste pose les fondations de sa gigantesque fresque, notamment à travers Reed Richards et la construction du « Pont », une machine destinée à explorer les différentes réalités du multivers. Hickman poursuit ensuite cette intrigue dans Fantastic Four, à travers les numéros #570 – #588 puis #600 – #611, publiés entre 2009 et 2012, puis dans FF (Future Foundation), série dérivée de 23 numéros publiée entre 2011 et 2012. Ces deux séries permettent d’approfondir les personnages, les concepts et les enjeux qui trouveront leur aboutissement plusieurs années plus tard dans Secret Wars. Le run consacré à la fin du multivers peut toutefois se lire sans ce prologue : les Fantastic Four ne sont pas indispensables pour comprendre la partie consacrée aux Avengers, mais ces histoires apportent une profondeur supplémentaire à l’ensemble et permettent de mieux saisir la boucle narrative que Jonathan Hickman refermera dans Secret Wars. L’ordre de lecture idéal est donc le suivant : Dark Reign : Fantastic Four (2009) → Fantastic Four (2009-2012) → FF Future Foundation (2011-2012) → Avengers et New Avengers (2012-2015) → Infinity (2013) → Time Runs Out (2014-2015) → Secret Wars (2015).
En mettant de côté le prologue optionnel, Jonathan Hickman construit donc une véritable saga qui commence avec Avengers (6 tomes en VF, 44 numéros) et New Avengers (4 tomes, 33 numéros), se poursuit avec le crossover Infinity (6 numéros), puis entre dans sa seconde et dernière phase avec Avengers : Time Runs Out (en 4 tomes, qui réunit des numéros Avengers et New Avengers), avant de déboucher directement sur le grand final Secret Wars. Les numéros de Avengers et New Avengers fonctionnent ainsi comme deux parties complémentaires : le premier développe la dimension cosmique et expansionniste des Avengers, tandis que le second se concentre sur les Illuminati4 et la découverte des Incursions. L’ensemble forme une histoire continue, dont Secret Wars constitue le véritable point final.

Le cœur de ce récit repose sur le phénomène des Incursions dans le multivers. Les héros découvrent que des univers parallèles sont progressivement amenés à entrer en collision : lorsque deux Terres provenant de réalités différentes se retrouvent sur une trajectoire de collision, leurs deux univers sont condamnés à disparaître. Les Illuminati cherchent alors désespérément une solution, allant jusqu’à envisager la destruction préventive d’un univers pour sauver l’autre. Le problème devient finalement insoluble : les Incursions se multiplient et le multivers tout entier semble condamné. Le point culminant oppose notamment l’univers classique Marvel, la Terre-616, à l’univers Ultimate, Terre-1610, créé en 2000 pour proposer des versions modernisées des personnages Marvel. Leur collision entraîne leur destruction et constitue le point de départ immédiat de Secret Wars. Des fragments de ces réalités et d’autres univers sont ensuite réunis pour former Battleworld, un monde constitué des débris du multivers.
« Tout meurt » (Reed Richards, Mr Fantastique, dans New Avengers #1)

Cette ambition repose également sur un important travail graphique. Esad Ribić est le dessinateur principal de Secret Wars, et son style réaliste et pictural donne au monde de Battleworld une dimension particulièrement spectaculaire. Mais l’ensemble du run d’Hickman sur les Avengers a également été porté par plusieurs artistes majeurs, dont Jim Cheung, Jerome Opeña, Adam Kubert, Mike Deodato Jr., Stefano Caselli, Leinil Francis Yu, ou encore Simone Bianchi5.

La grande force, et aussi la principale difficulté, de ce run de Jonathan Hickman (Quatre Fantastiques, Future Fondation, Avengers, New Avengers, Infinity et Secret Wars) réside finalement dans sa complexité. Derrière son apparence de grand récit de science-fiction super-héroïque, le run de Jonathan Hickman sur la fin du multivers possède bien une dimension horrifique, dans le sens de l’inéluctabilité. L’auteur construit progressivement un récit où les personnages découvrent une menace qui dépasse leur compréhension et contre laquelle leurs pouvoirs, leur intelligence et leurs ressources semblent dérisoires. La tension repose sur la perspective d’une catastrophe inéluctable et sur les choix impossibles auxquels les héros sont confrontés. Jonathan Hickman utilise Marvel comme un immense terrain de jeu pour parler de cosmologie, de physique théorique, de voyage dans le temps, d’univers parallèles, de destruction du multivers, de causalité et de survie des réalités. Il faut suivre des dizaines de personnages et des concepts introduits parfois plusieurs années avant leur véritable résolution. Marvel avait déjà exploré la science-fiction et le cosmique, mais rarement avec une telle logique de construction globale.

Mais quelles adaptations ?
C’est devenu une évidence, mais l’univers de Dune a profondément marqué la science-fiction occidentale, et son influence se retrouve dans de nombreuses œuvres, Star Wars en tête. Quant au run de Jonathan Hickman, sa postérité n’est plus à démontrer : son approche ambitieuse du multivers et de la science-fiction a durablement marqué l’univers Marvel et ses lecteur.rices. C’est bien pour cette raison que Marvel a rappelé Jonathan Hickman afin de donner un nouveau souffle aux comics X-Men. On doit ainsi à l’auteur les deux mini-séries House of X et Powers of X, qui inaugurent l’ère de Krakoa pour les mutants (2019-2024).
Nous vous donnons donc rendez-vous le mois prochain pour découvrir comment Denis Villeneuve et les frères Russo vont adapter ces deux œuvres. Des changements ont déjà été introduits dans les deux premières parties de Dune par Denis Villeneuve, comme dans l’ensemble du MCU : ces adaptations ne seront donc évidemment pas de simples copies de leurs matériaux d’origine. Et c’est justement tout l’intérêt d’une adaptation : transposer une œuvre, ce n’est pas la reproduire à l’identique, mais l’interpréter et lui donner une nouvelle forme.
- Dunesday | Know Your Meme : pour en savoir plus sur la chronologie du nom de l’événement ↩︎
- Robert Downey Jr. & Timothée Chalamet Want To Make « Dunesday » A Thing ↩︎
- Un Multivers est un ensemble de plusieurs univers parallèles, qui existent simultanément mais possèdent chacun leur propre réalité, leur histoire et parfois leurs propres versions des personnages. ↩︎
- Les Illuminati sont un groupe de super-héros qui se réunissent en secret, dont Iron Man, le Professeur Xavier et le Fauve des X-Men, Monsieur Reed Richards des Quatre Fantastiques, Flèche Noire des Inhumains, Namor et le Docteur Strange. ↩︎
- La liste complète des dessinateurs du run de Jonathan Hickman : Adam Kubert, Butch Guice, Dalibor Talajic, Dustin Weaver, Esad Ribic, Jerome Opena, Jim Cheung, Kev Walker, Leinil Francis Yu, Marco Checchetto, Marco Rudy, Mike Deodato Jr., Mike Mayhew, Mike Perkins, Nick Bradshaw, Paco Medina, Paul Renaud, Rags Morales, Salvador Larroca, Simone Bianchi, Stefano Caselli, Steve Epting, Szymon Kudranski, Valerio Schiti. ↩︎