Après Le Trône de jasmin,Tasha Suri aurait pu se contenter de centrer le deuxième tome des Royaumes ardents sur la bataille pour le trône du Parijatdvipa, sur celle contre la pourriture, ce mal qui change les humains en plantes et les plantes en chair avariée, et sur l’amour interdit entre l’impératrice Malini et la puissante aînée Priya. Si l’on retrouve tout ceci dans L’Épée de laurier-rose, l’autrice britannique amène également des révélations surprenantes et des retournements de situations qui rendent ce tome addictif jusqu’à sa dernière page.
« Les Paridjatvipans croient connaître le sens du mot “sacrifice” continua-t-elle. Ils voient ça comme de grands gestes d’autodestruction. Ils les glorifient. Mais ce n’est pas ça. La patience, la lutte, même quand on sait qu’elle est vaine… C’est ça, le sacrifice. »
L’Épée de laurier-rose, Les Royaumes ardents T2, Tasha Suri
Un mal ancien
Bien que le pouvoir de Chandra vacille, Malini doit encore passer la forteresse de Saketa pour espérer l’atteindre, lui, et le trône impérial. Le haut prince saketan, fidèle au frère de l’impératrice, déverse sur son armée une pluie de feu surnaturel. Malini a besoin de Priya et de son pouvoir si elle veut espérer le vaincre. Mais en Ahiranya, celle-ci travaille sans relâche aux côtés de Bhumika pour éradiquer la pourriture et sécuriser les frontières de leur royaume nouvellement reconquis. Pourtant, ce ne sont pas les nobles traîtres ou les tentatives d’incursion des soldats du Parijat qui sont les plus à craindre, mais un mal ancien et puissant qui attend depuis longtemps l’occasion de se réveiller, et qui semble annoncer une guerre bien plus terrible que celle qui se joue déjà.
Champ de bataille
Tasha Suri parvient une nouvelle fois à mêler guerre, féminisme et histoires d’amour sans jamais se perdre ni diluer son propos. Si le fil conducteur du récit reste la bataille qui oppose Malini et Chandra, l’impératrice rebelle et son fou religieux de frère, c’est aussi une autre bataille que mène la jeune femme pour conserver le pouvoir. Car, même parmi les siens, il y en a qui doutent qu’une femme puisse monter sur le trône et qui tentent de saper son autorité. Hors du champ de bataille, c’est donc un affrontement politique que doit mener Malini.
En Ahiranya, Bhumika lutte peu ou prou de la même manière, en tâchant de nouer des alliances avec les royaumes voisins et de gérer les tensions entre les différentes castes qui sont désormais obligées de cohabiter : les nobles, les porteurs de masque d’Ashok, ses propres fidèles et le peuple. Priya lui laisse la politique, elle qui n’est pas douée avec les mots, pour se concentrer sur la lutte contre la pourriture, qui menace d’affamer le pays en détruisant les cultures.
Religion et magie
Si les trois religions du Parijatdvipa – le culte des Mères de la flamme, celui du Sans-Nom et celui des yakshas – font partie des piliers du récit depuis ses débuts, elles révèlent leurs nombreuses facettes dans ce tome 2 qui, sans en avoir l’air, en fait le sujet central. D’un côté, la magie des Mères, réelle ou usurpée, se montre de plus en plus présente et tangible, jusqu’à devenir un enjeu de guerre essentiel. De l’autre, les yakshas, figures jusqu’alors lointaines, presque mythologiques, révèlent le vrai visage de leur divinité dans un retournement de situation fracassant.
Le culte du Sans-Nom conserve une grande part de mystère, mais son lien avec celui des Mères se dessine peu à peu, notamment au travers de nouveaux personnages, les prêtres de la Mère sans visage. Ceux-ci, en plus de détenir de nombreux secrets, pourraient bien jouer un rôle décisif dans la guerre qui se joue pour le trône.
La magie qui sourdait presque en sous-texte dans le premier tome fait ici éclater la puissance des éléments, renverse le cours des batailles et révèle son véritable prix. Un prix, sans surprise, toujours monstrueux.
Romance féministe
Reste-t-il encore un peu de place pour la romance ? Tandis que Priya et Malini brûlent toujours d’une passion renforcée par leur éloignement et nourrie par les lettres qu’elles échangent, de nouvelles relations émergent. Néanmoins, c’est avec une certaine retenue que ces couples potentiels se rapprochent et il est évident que certains n’auront pas le temps de consommer leur amour, la guerre étant chose cruelle. Cependant, les sentiments sont amenés avec une justesse et une crédibilité agréables dans un monde littéraire où la romance semble de plus en plus être un impératif commercial plutôt que scénaristique.
L’autrice, loin d’écrire l’amour comme une fin en soi pour ses personnages féminins, en fait un sentiment nécessaire à l’espoir, mais ne lui cède jamais le devoir ou le besoin de liberté. Ainsi, l’amour que ressent Malini ne surpasse pas son désir de se faire respecter par ses hommes et d’améliorer la place des femmes dans la société qu’elle tente de construire. Celui de Bhumika s’efface devant son devoir envers l’Ahiranya et celui d’Aditya face à sa foi inébranlable envers le Sans-Nom.
La condition des femmes est également toujours l’un des piliers du roman, qui se pluralise à travers de nouveaux personnages : Deepa, une fille docile que Malini va prendre sous son aile, et Raziya, qui commande une troupe d’archères d’élite. Il est particulièrement intéressant de voir la jeune impératrice déjouer les tentatives des hommes de lui prendre le pouvoir, tout en installant à leur insu une cour de femmes fidèles autour d’elle.
Alors que le premier tome mettait lentement en place son récit jusqu’à précipiter son dénouement, L’Épée de laurier rose enchaîne les péripéties. Ses nouveaux personnages, particulièrement bien écrits, et les nombreuses surprises qu’il fait vivre à son lectorat en font une suite qui parvient à ajouter à la tension déjà présente dans Le Trône de jasmin un rythme addictif, doublé de rebondissements haletants. Ce qui est certain, c’est qu’il annonce un dernier tome qui ne devrait pas laisser ses lecteurs et lectrices indemnes.