Kushinada, écrit à quatre mains, vécu à deux

Dans ce roman musclé mêlant légendes japonaises, combats épiques et scènes marquantes, Alexiane Thill et Luna Joice joignent leurs plumes pour créer une version nippone des Chasseurs d’Ombres bien connus de Cassandra Clare, mais en mieux.

L’histoire

Saori est une Kushinada, descendante directe du dieu des tempêtes Susanoo et de Kunishada-Hime, son épouse. Ensemble, les deux héros ont combattu Yamata No Orochi, un dragon à huit queues et huit têtes, et l’ont enfermé dans une montagne. Depuis, le pouvoir de Kushinada-Hime se transmet parmi les jeunes femmes de sa descendance, qui forment ensuite un duo avec leur Kusanagi, des hommes automatiquement liés à elles qui, eux, incarnent la force brute. Cette force leur vient de l’épée démoniaque trouvée dans la queue du dragon par Susanoo et qui se transmet de Kusanagi en Kusanagi, mais fait également d’eux des combattants presque aussi surnaturels que les menaces que les duos doivent affronter tous les jours.

Délicatesse japonaise, force brute australienne

Saori est une Kushinada, mais peine à trouver son Kusanagi. Elle finit par rencontrer Lukas, venu au Japon pour assister à l’enterrement de son grand-père. Étranger à toutes ces pratiques qui ne sont que de vagues histoires qu’il connaît à peine, le jeune Australien apprend subitement qu’il est le Kusanagi de Saori et que, s’il souhaite mettre sa famille à l’abri, il doit à tout prix rester en sécurité au Japon et développer ses techniques de combat en apprivoisant sa nouvelle part de démon, qui ne cherche qu’à le contrôler pour massacrer tout ce qui bouge.

Bien évidemment : entre une Kushinada discrète et un Kusanagi récalcitrant, les étincelles n’apparaissent pas que dans les scènes d’action. En tâchant de s’apprivoiser l’un l’autre, les deux jeunes gens s’enfoncent plus avant dans l’héritage de Kushinada-Hime et développent leur duo pour affronter les monstres qui envahissent le Japon avec plus d’opiniâtreté depuis leur rencontre. Saori est fidèle à sa nature et à sa culture : discrète et réservée, elle souffre de l’éducation qui lui a été imposée jusqu’à l’obtention de son don et son isolement visant à la garder pure. Lukas est tout son opposé, exubérant et grande gueule, il dit tout ce qui lui passe par la tête et son refus d’accepter sa nouvelle destinée entre en confrontation avec ce qui lui est demandé pour assurer la survie de Saori.

Folklore et profondeur

Ce roman est fort, autant par la construction de son folklore, inspiré par de réelles légendes nippones, que par ses personnages. Pour une fois, un livre catégorisé romantasy propose autre chose qu’une Mary Sue faiblarde ou une fille ultra rebelle qui répète qu’elle ne tombera jamais dans les filets du gars qui lui fait de l’œil (ce qui, sans surprise, finit toujours par arriver). Kushinada n’a rien de doux ni de facilement romantique, au contraire. La mort est un sujet qui revient très souvent et si nos héros survivent, ce n’est pas le cas de tout le monde dans leur entourage… Des thématiques lourdes y sont abordées, au travers de touchantes et nécessaires pour vivre pleinement ce qui est demandé à Saori et Lukas : l’abandon de leur vie entière pour se consacrer à la sauvegarde du monde.

La narration à deux voix permet de découvrir chacun des personnages en explorant les liens qui les unissent, et de vivre chaque scène avec plus d’intensité. Si on sent, et heureusement, des différences de tonalité entre les chapitres « Lukas » et les chapitres « Saori », les autrices ont su garder une cohérence narrative qui rend ce texte, assez conséquent, fluide et compréhensible. Une nécessité au vu de l’intensité de l’imaginaire construit et exploité. La romance des deux jeunes gens est tellement bien imbriquée dans le récit que le moment où ils dévoilent leurs sentiments l’un à l’autre devient une attente des lecteurs et lectrices, là où la romance l’offre habituellement bien trop vite. Le texte est mature, ironique et tragique, on ne s’ennuie pas en lisant Kushinada. C’est une très bonne lecture, qui arrive à donner une sensation dense tout en proposant de nombreux rebondissements acides.

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