Les Chroniques de Saylok, tome 1 : La Première-née

Nul n’ignore que l’imaginaire est actuellement saturé d’œuvres qui mettent en scène toute une palanquée de divinités scandinaves, des vikings plus guerriers que marchands et des protagonistes inspirés des sagas islandaises. Au milieu de cette production foisonnante s’élève La Première-née, premier tome des Chroniques de Saylok, d’Amy Harmon. Un roman addictif, brillant, qui n’aurait pas dépareillé parmi les écrits contenus dans l’Edda poétique.

« Les chefs des six clans s’étaient rendus chez le roi, et le roi s’était rendu chez le Très-Haut Gardien. Ivo avait alors réuni tous les gardiens de Saylok, et ensemble ils avaient répandu leur sang sur la terre. Ils avaient dessiné des runes pour en appeler à la déesse Freya afin qu’elle donne des filles à Saylok. Ils avaient jeûné, prié, sacrifié six agneaux mâles à chaque lune de moisson.
Mais rien ne se passa. »

La Première-née, Amy Harmon

Malédiction

Bien qu’elle soit la guerrière la plus féroce et la plus admirée de Saylok, Desdémone a été abandonnée par l’homme qu’elle aimait, Banruud, qui lui a préféré une princesse capable de servir ses ambitions royales. De rage, alors qu’elle est en train de mourir en donnant naissance à leur fils, Desdémone maudit l’île et ses habitants : désormais, plus aucune fille ne naîtra à Saylok.
Sept ans passent et la malédiction ne faiblit pas. En revanche, Bayr, fils de la défunte guerrière, montre des capacités hors du commun pour un enfant si jeune : il est plus fort qu’un ours, plus rapide qu’un loup et aussi agile qu’un lynx. Élevé par son oncle Dagmar, Bayr est également un garçon d’une grande gentillesse. Au sein du temple, là où il a grandi, les gardiens pensent que le fils de Desdémone pourrait être béni des dieux, capable de sauver Saylok. Mais quand vient le jour d’élire un nouveau roi, Banruud se présente avec une surprise inattendue : une fille, la première née depuis la malédiction.

La valeur des femmes

Loin des affrontements barbares, des lancers de haches et des sacrifices rituels au nom d’Odin, Amy Harmon nous entraîne dans les conflits sociopolitiques des différents clans de Saylok. Non pas qu’il n’y ait pas de combats sanglants, mais ils ne sont pas le cœur du récit, qui est porté par une nation désemparée face à une malédiction dont elle ignore tout. Du reste, la magie se fait ici plutôt discrète, mystérieuse, fruit d’un savoir ancien détenu uniquement par les rares gardiens élus. Point de créatures légendaires ou de sorciers capables de générer du feu en claquant des doigts, la magie de Saylok passe par les runes et peu sont ceux qui les « ont dans le sang ». Un pragmatisme qui renforce la crédibilité de l’œuvre.

L’autrice pose ici, de manière intéressante et très sociologique, la question de la valeur des femmes dans une société patriarcale, mais aussi la façon dont un peuple définit sa propre identité. Le texte est mature, parfois cru. On y aborde sans ambages le rapt, le meurtre, le viol, l’esclavage, ainsi que toute sorte d’exactions qui illustrent parfaitement l’expression « la fin justifie les moyens ». Au milieu de cet univers parfois dur et froid, l’innocence du jeune Bayr, la bonté sincère de Dagmar ou la résilience de la mystérieuse Fantôme ne cessent de nous rappeler qu’il y a du bon dans l’humanité et que cette bienveillance sauve parfois plus de vies qu’une épée.

Bayr Saga

Le récit suit essentiellement Bayr et raconte le développement de sa force et de son habileté surhumaines d’une façon très proche des contes traditionnels scandinaves. Il y a quelque chose dans le ton du roman, dans cette notion de destin supérieur et implacable qui vient contrarier les désirs de chaque protagoniste, qui évoque les légendes épiques de Sigurd, du roi Harald ou de la belle Aslaug, le tout avec un style très fluide. La Première-née est en effet un véritable page-turner au rythme maîtrisé, qui dose très habilement ses scènes d’actions, de suspense, d’aventure et même de romance. 

On s’attache rapidement aux personnages qui, s’ils sont parfois archétypaux, sont tous particulièrement intéressants. Dagmar se montre très touchant dans sa maladresse tendre en tant que père de substitution de Bayr, Ivo, le Très-Haut Gardien maître du temple et du savoir des runes, cache un amour indéfectible envers son île et son peuple malgré son apparente sévérité, mentionnons aussi Dred, le père de Desdémone, qui sous son masque de cliché viriliste est profondément ému lorsqu’il apprend l’existence de son petit-fils. Car La Première-née, en plus d’être un roman de fantasy épique et tragique, est aussi profondément humain.

Avec ce premier tome qui intrigue, passionne et bouleverse, Les Chroniques de Saylok propose une fantasy politique, mature et très bien équilibrée, à la fois crédible et épique. On plonge sans difficulté dans ce roman à l’écriture soignée, qui offre enfin un univers inspiré de la mythologie scandinave qui soit vraiment original. Avec sa juste dose de romance, de drame et d’héroïsme, Amy Harmon a de quoi toucher même les lecteurs les plus hermétiques au genre. Si La Première-née peut tout à fait se lire comme un one-shot, on attend tout de même sa suite avec impatience, tant la plume de l’autrice est addictive.

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