Nuit Nimraokhen : Vous êtes sur la liste ?

Avec Nuit Nimraokhen, Jeanne Perrin entraîne ses lecteurs dans un récit qui mêle habilement fantasy, mystères et réflexion philosophique. Publié chez PVH Éditions, ce roman, plutôt que de prendre le lecteur par la main, le plonge dans un univers fascinant et original qui se découvre au fil de la lecture. Très loin des clichés du genre, le monde d’Ajia est peuplé de civilisations variées, qui vivent au rythme d’une magie parfois imprévisible et de dieux blagueurs. Poétique, drôle et surprenant, Nuit Nimraokhen à tout du roman immersif.

« La mort avait ses avantages, parfois. »

Nuit nimraokhen, Jeanne Perrin, PVH éditions

Douze noms

Aux premières heures du 23 joun 2178 apparut, de par le monde, une liste comprenant douze noms. Elle s’afficha tout simplement dès le lever du soleil sur le premier support lu par chaque personne en ce début de journée : les douze noms se substituèrent aux écritures imprimées ou manuscrites. Certains la virent en première page de leur quotidien, d’autres sur les étiquettes des bocaux de leur cuisine. Elle s’inscrivit indifféremment dans les menus des restaurants, les livres de la grande bibliothèque de la Mort ou sur les enseignes des commerces. Et elle y resta affichée. Écrite par qui ? Pourquoi ? Et qui étaient ces gens, d’abord ?

Pour Layna Derh Balbo, dite Yna, premier nom de la liste, c’est un mystère qu’elle décide d’ignorer, afin de ne pas le laisser prendre le pouvoir sur sa vie. Bien vite, la liste est sur toutes les lèvres en plus des supports écrits. Les suppositions vont bon train, des plus folles aux plus terre à terre. Des enquêteurs, des mages, des scientifiques et même des détectives, officiels ou non, se penchent sur la question, étudient, organisent des colloques, des expériences, mais le temps passe et, faute d’explication, la liste tombe peu à peu dans l’oubli. Pourtant, Yna va se retrouver, bien malgré elle, confrontée à la liste et à ses navrantes retombées deux ans après sa parution. Et elle ne sera pas la seule dont l’existence va être chamboulée.

Fantasy immersive

Jeanne Perrin adopte un style fluide et immersif, où l’alternance entre descriptions poétiques et dialogues dynamiques rend la lecture particulièrement plaisante. L’autrice parvient, grâce à ses mots, à jouer avec les sensations auditives et tactiles du lecteur pour donner vie à un monde imagé, vibrant de sons, d’ambiances, de lumières ténues et d’obscurité enfumée​. Son usage habile de la narration fragmentée accentue le mystère du récit et incite le lecteur à assembler les pièces du vaste puzzle qu’elle déploie et qui prend tout son sens une fois le livre refermé. 

En sous-texte, le roman explore aussi des thèmes profonds et universels : la quête d’identité, le rapport à la mort ou encore le pouvoir des mots et du destin, toujours avec originalité et poésie. Yna, mi-nimraokhen mi-édomaure, a choisi une vie d’errance en rejoignant la caravane de la Mouvance et un métier d’aideuse, qui consiste à se consacrer aux autres, mais il apparaît vite que c’est une manière de fuir le poids de son passé et le rôle qui lui échoit dans la société nimraokhen.
En Ajia, la mort n’est pas une fin absolue mais plutôt une transition, un passage entre les réalités avant la réincarnation. Pour ceux qui désirent sortir du cycle, il existe le rituel du Long Silence, dans lequel les anciens choisissent consciemment de partir pour ce que les peuples d’Ajia appellent la Machinerie du Temps. Une idée intéressante, qui illustre le fait que la mort s’intègre dans un cycle cosmique, où le destin des âmes est lié au grand mécanisme du monde.

Enfin, la liste et le mystère qui l’entoure agissent comme un vecteur de questionnement sur la destinée. Que seraient devenus les douze si leurs noms n’étaient pas apparus ? Que dire du choix de Layna, qui malgré sa volonté d’ignorer sa présence sur la liste, comme dans une tragédie grecque, ne peut échapper à ses implications ?

Un ton véritablement unique

Si ces questions sont traitées de manière philosophique et avec une écriture très poétique, l’un des aspects les plus savoureux de Nuit Nimraokhen réside dans le ton à la fois grave et ironique avec lequel Jeanne Perrin traite ses personnages. Ils sont souvent confrontés à des dilemmes existentiels profonds, mais réagissent avec une forme de détachement, d’humour fataliste ou d’absurde pragmatique, qui donne au roman sa patte véritablement unique. Les exemples ne manquent pas : Loene, son humour noir, et son rapport désabusé à sa propre existence. Les nimraokhens eux-mêmes, avec leur manière d’aborder les événements, même tragiques, avec un mélange de sagesse fataliste et de détachement terre à terre. En termes d’humour, comment ne pas mentionner ce congrès savoureux censé réunir tous les experts de la liste vivant en Ajia, où chaque intervention est l’occasion d’une présentation excentrique où chacun se perd en conjectures dans un chaos organisé, aussi burlesque que satirique​.

Un mélange d’ironie douce et de profondeur existentielle rappelle parfois Terry Pratchett, dans une veine plus contemplative. Il évite aussi au roman un excès de sérieux et donne aux dialogues une vivacité et un naturel qui rendent les personnages attachants, tout en renforçant le contraste entre la noirceur de certains thèmes (la mort, le destin, la fuite) et la légèreté avec laquelle les personnages s’en accommodent. Ce décalage constant rend le récit vivant, drôle, et profondément humain, même lorsqu’il parle de concepts aussi vertigineux que le temps et la mémoire.

Enfin, il nous faut insister sur le talent avec lequel l’autrice distille le mystère. Si le texte semble nous perdre parfois, c’est pour mieux se révéler un peu plus loin. S’il place des éléments qui semblent anecdotiques, c’est afin de les rendre capitaux lorsque l’intrigue prend sens. Nuit Nimraokhen est de ces romans qui, lorsqu’on les lit une seconde fois, affichent un nouveau sens de lecture au regard des indices camouflés dans leur récit. Si le lecteur a parfois la sensation de naviguer en eaux troubles, qu’il se rassure : à la fin, tout prend sens.

Avec Nuit nimraokhen, premier roman de la Noire essence, Jeanne Perrin signe un univers de fantasy immersif et original, dont l’aventure est teintée de philosophie. Un récit dense, subtil et empreint d’une poésie sombre qui séduira les lecteurs en quête d’évasion. Le premier tome d’une saga qui promet de devenir une référence du genre et dont nous avons hâte de découvrir la suite. Sortie du tome 0, une préquelle intitulée Le Phare de Capernam, et du tome 2 le 11 mars !

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑