Fantasmas et sa critique hallucinatoire de la société

Sortie sur la chaîne et plateforme HBO en 2024, Fantasmas est la dernière création de Julio Torres, un scénariste, réalisateur et acteur salvadorien principalement connu pour son autre création : Los Espookys – sortie entre 2019 et 2022. La série a notamment été récompensée d’un Gotham TV Award et un Peabody Award en 2025.

Julio et ses rêveries

Julio est un jeune homme qui part à la recherche de sa boucle d’oreille perdue en forme de petite huître en or et en diamants. Il a besoin de la retrouver pour se rassurer concernant une éventuelle maladie dont il serait atteint : un mélanome, derrière l’oreille, qui a exactement la taille et la forme de la boucle en question. Pendant qu’il la cherche, il va également s’enquérir de trouver une preuve de sa propre existence, élément indispensable (propre au folklore de la série) pour faire une analyse sanguine. Il s’aventure alors dans un New York fictif où il rencontre des personnages étranges et charismatiques. 

Lorsque l’absurde devient réalité – ou l’inverse

La minisérie de Julio Torres est marquante car elle se situe à la parfaite croisée des genres. Il n’est pas possible de la qualifier directement de science-fiction ni de fantastique pur, puisqu’elle est tout de même très ancrée dans le réel. Peut-être que le genre auquel elle peut se raccrocher est un mélange entre la weird fiction, le fantastique surréaliste ou encore le réalisme magique. Dans une ville où tout est connu, puisque puisé de notre réalité, il y a malgré tout une impression d’inconnu grâce aux très nombreux apports mystérieux qu’instaure le créateur de la série. Des objets ou êtres qui sont dotés d’une conscience, d’une voix et d’une parole symbolique, des situations impossibles qui font pourtant partie du folklore de l’oeuvre, ou encore un onirisme omnipotent ; Fantasmas est une glissade vers l’absurdité de la réalité. Il n’y a pas de règles ou de délimitations dans l’expression du genre que fait Julio Torres ici : il mélange à la fois les éléments concrets qu’il exacerbe (l’hyperfocalisation des réseaux sociaux et le phénomène de la starification, la construction déficiente de la bureaucratie et des systèmes administratifs, la quête identitaire ou encore la défaillance du système de santé américain) à une réalité parallèle surréaliste (où les hamsters se produisent dans des boîtes de nuit à leur taille, où les robots peuvent entamer des carrières d’acteurs, où des tableaux de chat peuvent contenir un démon prêt à sucer les âmes des hommes et où les lutins du père Noël portent plainte contre lui pour esclavagisme et exploitation).

Un amusement incompréhensible

Fantasmas produit un rire qui naît précisément de l’incompréhension que l’on a de son univers. En effet, le personnage principal part à la recherche d’une boucle d’oreille en forme d’huître, mais plus sa quête va progresser, plus il s’en éloignera pour migrer vers des situations sans logique apparente (qui forment de petites discontinuités narratives appuyant cette idée de la suspension des règles du réel). L’absurde n’est jamais remis en question par le personnage de Julio Torres (le créateur de la série y joue son propre rôle), il y a une réelle normalisation de l’étrange qui nous force à nous y familiariser. La joie du paradoxe règne dans Fantasmas, puisque les spectateurs et spectatrices rient sans accéder à un sens stabilisé, dans une forme de plaisir fondé sur l’incompréhension elle-même, dans un relâchement de l’acceptation des règles sociales et normatives de notre société pour mieux la repenser. Le plaisir de la série réside, très justement, dans le fantasme d’une société éventuelle, parallèle, imperméable aux règles ; c’est dans une forme de résistance à l’interprétation que le sens de Fantasmas parvient finalement.

Véritable satire des temps modernes dans un charmant mélange bariolé d’absurde, d’inventions et de situations rocambolesques pourtant doucement profondes, Fantasmas est un tout petit bijou d’incompréhension. Des personnalités aux institutions, tout est gentiment repensé et recréé dans cette minisérie de Julio Torres qui fait se rendre compte que l’absurdité vient peut-être de notre monde, et non de celui inventé.

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