Les Jardins du Temps, un hommage palpitant à la culture japonaise

Après Quitter les monts d’automne en 2020, Les Chants de Nüying en 2022 et Les Sentiers de Recouvrance en 2024, Émilie Querbalec livre, en ce début d’avril 2026, un nouvel ouvrage, toujours dans la collection « imaginaire » d’Albin Michel. À la croisée de la science-fiction et du roman historique, l’autrice dépeint une plongée atypique dans la culture japonaise.

« Au fond, ces gens étaient surtout motivés par la peur de l’impermanence et du flot perpétuel du devenir. Car oui, on pouvait perdre sa maison, vieillir, tomber malade et souffrir. Les éléments naturels pouvaient nous réserver un sort cruel. Mais cela faisait partie du mouvement même de l’univers. On ne pouvait pas arrêter le Temps et les transformations de la Matière. Le Vide contenait le Plein, et le Plein, le Vide. De la mort surgissait la vie, et la vie engendrait la mort. Les Formes naissaient de ce jaillissement perpétuel, cette permutation incessante d’un état à un autre. Telle était la nature profonde des choses en ce monde. »

Émilie Querbalec, Les Jardins du Temps, Albin Michel, coll. « Imaginaire », éd. 2026, p. 223.

C’est de l’histoire ancienne

À la fin du xvie siècle, en 1571 (ou l’an 2 de l’ère Genki, selon le calendrier traditionnel nippon), les troupes militaires d’Oda Nobunaga lancent un assaut contre le temple du dieu Dragon, sur le mont Hiei, près de Kyoto. Au cours de cette opération, une relique est brisée. En 1984 (ou l’an 59 de l’ère Shôwa), deux spécialistes du Temps sont appelés dans un cimetière car une tête tranchée donnant encore signe de vie qui semble dater du Japon féodal y a été trouvée. Cette découverte pourrait révolutionner toutes les connaissances modernes et anciennes concernant la nature même du temps, mais également chambouler dangereusement ce dernier.

Temps, n. m. : fable historique haletante

L’ouvrage surprenant que propose Querbalec se déroule sur une échelle de temps affolante et audacieuse. Faire partir son intrigue du xvie siècle pour ensuite peindre une fresque, doublée d’une belle aventure, sur près de 10 000 ans, il y a de quoi être intrigué avant même de commencer la lecture. L’histoire, par ailleurs, ne traîne jamais en longueur : l’autrice enchaîne les transitions temporelles au même titre que ses personnages et, bien que d’innombrables et importants sauts dans le temps interviennent fil du roman, les lecteurs et lectrices ne seront pas perdus, mais bien accompagnés d’une certaine sérénité narrative (et ce, malgré le caractère imposant de ces sauts et de ces périodes historiques explorées – passées et/ou futures).

Émilie Querbalec est une autrice née au Japon, et elle rend parfaitement hommage à sa culture. Même si ses précédents romans étaient tous empreints d’éléments nippons – bien qu’ils ne se déroulaient pas nécessairement sur Terre –, celui-ci est celui dans lequel l’origine asiatique est la plus marquée. Toutes les temporalités explorées ici sont nipponnes : elles sont répertoriées selon le calendrier traditionnel du pays basé sur les règnes des différents empereurs, et elles possèdent toutes des environnements différents mais clairs, grâce à des descriptions qui ne sont jamais expansives, mais toujours cohérentes et justes. De plus, voir un Japon futuriste qui s’éloigne des conceptions technologiques courantes pour se rapprocher d’une image plus onirique, naturelle et abstraite se montre rafraîchissant.

Un brouillage scientifique et philosophique

Les Jardins du Temps est conçu comme une aventure sans vraiment l’être, le roman narre surtout l’évolution culturelle d’un phénomène impossible à saisir réellement : le temps. Dans l’univers qu’introduit l’autrice, huit temporalités sont explorées et celle-ci sont nommées comme des « Cercles du Temps ». Plus les Cercles sont maigres, plus le temps est passé, et alors plus les conceptions du temps vont être rationnelles. Au contraire, plus les Cercles sont grands et plus le temps va se déconstruire pour, finalement, ne plus rien représenter. Il y a, au fur et à mesure de l’exploration des différents Cercles, un brouillage scientifique qui se métamorphose peu à peu pour devenir un imbroglio philosophico-métaphysique avec du sens en soi. Penser le temps n’est plus une donnée constitutive de notre façon de réfléchir et de vivre, mais presque quelque chose de désuet et d’inutile. De plus, en faisant de son récit une exploration des différents « Cercles », Querbalec ouvre une discussion réelle sur les différentes conceptions du temps en remettant à la page la forme cyclique qu’il possédait selon les cultures anciennes et orientales : en s’éloignant du temps, les sociétés dépeintes par l’autrice gagnent en onirisme et vivent selon les principes des sensations humaines (des principes presque bergsoniens), mais se rapprochent de la même manière de la vision arriérée qu’ont les occidentaux des traditions antérieures. D’une certaine façon, tout recommence, le temps est donc une sorte de recommencement perpétuel.

Le dernier roman d’Émilie Querbalec est un petit bijou de science-fiction française. Dans un entre-deux brillamment géré entre récit historique et peinture futuriste, doublé d’un compromis entre l’exigence théorique, philosophique et une douce puissance romanesque. L’autrice livre un roman palpitant, une véritable fable sur le temps et ses conceptions multiculturelles, ainsi qu’un heureux hommage à la culture japonaise.

Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse

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