Poveglia a toujours faim – la dévoreuse d’âmes

Poveglia a toujours faim, de Delphine Morelli, est le premier roman des éditions 84. Paru en début du mois d’octobre, et relevant de la littérature de l’horreur, il est parfait comme lecture d’Halloween. Le récit met en scène un groupe d’artistes issus d’arts différents, comme l’écriture, la peinture, etc., réunis avec une équipe technique sur une île italienne abandonnée, Poveglia, autour d’un projet : le filmage et la réalisation d’une sorte de téléréalité sur la création artistique dans un lieu dit hanté.

Sanatorium abandonné

La fondation Nadir-Arkham propose à des artistes de se rendre dans un hôpital psychiatrique abandonné sur l’île de Poveglia, à cinq kilomètres de Venise, pour réaliser l’équivalent d’une résidence d’art. Une écrivaine, une danseuse, un groupe de musique, un médecin, un peintre et une équipe technique chargée de filmer et enregistrer les artistes se fréquentent quotidiennement dans le but de recueillir une trace de chaque élan créatif… et ce qui pourrait y répondre. Si personne ne le dit à voix haute, c’est un fait connu de tous : Poveglia est hantée.

Horreur et art

Les récits d’horreur sont difficiles à réussir, parce qu’il faut tenter de déclencher un inconfort chez un lectorat qui s’attend à avoir peur. Là où le cinéma accumule de nombreux outils pour créer des images et ambiances effrayantes, le roman ne dépend que des mots qui le composent. Poveglia a toujours faim se veut à la fois poétique et angoissant. Delphine Morelli propose un texte comportant des ingrédients issus du domaine de l’horreur, tout en valorisant l’Art par le prisme de personnages issus de différentes branches. Avec un récit lyrique, chacun des arts représentés dans le roman a droit à son quart d’heure de gloire grâce à des descriptions pleines d’émotions des projets des personnages. Sans être peintre, musicienne, danseuse ou écrivaine, la profondeur et la technique de Matteo à la peinture, Sang Royal à la musique, Inès à la danse ou Éléa à l’écriture sont tangibles, parce que l’écriture de l’autrice capte avec justesse les mouvements créatifs. Sa précision narrative laisse toutefois place à un vague poétique qui permet d’intégrer à la beauté de la création l’horreur de Poveglia.

Île vivante et affamée, elle profite de chaque contact de ses visiteurs sur le sol ou les murs pour se glisser dans leurs performances et entrer en eux, les possédant petit à petit jusqu’à écrire, dessiner, chanter et danser ses propres mots. En parallèle, les âmes des patients de l’hôpital psychiatrique se manifestent et hantent dès le premier jour les artistes. Certaines scènes sont dignes d’un film d’horreur, comme lorsqu’un regroupement de lépreux aveugles s’en prend à l’un des protagonistes dans la cave du sanatorium. Les manifestations surnaturelles prennent de l’ampleur au fur et à mesure que l’île affirme sa présence auprès de ses cibles, jusqu’à ce que le décor semble se renfermer sur lui-même pour piéger les héros.

Ce n’est pas sans rappeler Shining, l’enfant lumière, (The Shining, titre original) roman de Stephen King publié en 1977 puis adapté en film en 1980 par Stanley Kubrick, l’histoire d’un couple et d’un enfant qui se retrouvent seuls dans un hôtel pendant la saison hivernale, jusqu’à ce que, hanté par quelque chose de malveillant dissimulé dans les lieux, le père devienne fou et s’attaque aux siens. Évidemment, Poveglia a toujours faim et Shining, l’enfant lumière, ne sont pas les seules œuvres à propos de lieux hantés. Monster House, comédie d’animation américaine de Gil Kenan, sortie en 2006, est un incontournable d’Halloween pour un jeune public, avec, comme le laisse entendre le titre, une maison vivante et monstrueuse. Néanmoins, en terme d’ambiance horrifico-poétique, Stephen King et Delphine Morelli proposent des morceaux de choix.

Voix éteintes

Lorsque les artistes créent, la conscience de l’île se glisse dans leurs travaux, ce qui ouvre la porte aux esprits de ses anciens habitants, les patients du sanatorium. Le roman lui-même piège le lectorat de façon extradiégétique, avec des chapitres interrompus par la voix de Poveglia, qui se présente et parle d’elle-même, en soufflant des bribes de son passé et de ses intentions, autant aux personnages qu’aux lectrices et lecteurs, à qui elle dévoile des souvenirs de patients décédés. Cette mémoire ressuscitée est représentée par des scènes d’horreur classique, avec des apparitions effrayantes, des caméras et micros perturbés, qui ramènent du frisson dans un texte qui se veut majoritairement poétique et curieux. À plusieurs reprises, les personnages sont abandonnés afin de concentrer l’attention des lectrices et lecteurs sur l’île et ses désirs, mais aussi sur les manifestations invisibles aux yeux des vivants.

Les caméras et micros utiles à l’enregistrement de la résidence d’art, éléments récurrents des films d’horreur, deviennent les yeux de Poveglia et portent sa voix. Les fantômes s’en servent également en les déplaçant ou en créant des séquences de visionnage qui angoissent les protagonistes. Passé et présent s’allient dans une ambiance horrifique, avec les voix perdues par les patients de l’hôpital psychiatrique, plusieurs siècles auparavant, qui utilisent des outils modernes pour revenir à la surface et sortir des eaux de la lagune dans laquelle leurs cadavres ont été jetés.

Delphine Morelli retravaille une vision de l’horreur grâce à un mécanisme de décor éveillé qui se referme sur un groupe de personnages venus s’y jeter volontairement. Grâce à l’utilisation des différents arts, elle joue sur les moyens d’expression d’une protagoniste qui n’en est pas vraiment une : l’île de Poveglia. Abandonnée par l’Italie depuis le vingtième siècle, elle n’est plus qu’un morceau de terre isolé à cinq kilomètres de Venise. Au-delà d’un simple morceau de terre, il s’agit surtout d’un héritage, d’un abandon, d’un lieu rempli de souvenirs, qui a lui aussi quelque chose à dire.

Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse.

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