Je suis fille de rage est un roman de Jean-Laurent Del Socorro, réédité chez Albin Michel Imaginaire en 2026. Ce récit historique plonge au cœur des quatre années de la guerre de Sécession américaine, entre 1861 et 1865. À travers une galerie de personnages et quelques touches de fantasy, l’auteur retrace ce conflit qui a profondément marqué l’histoire des États-Unis.
« L’humanité restera à jamais un mystère pour moi. Vous trouvez toujours le temps pour vous tuer. Jamais pour vivre.»
personne citée
L’histoire
Avril 1861 : la guerre de Sécession éclate.
Tandis que de mystérieux traits de craie viennent recouvrir les murs du bureau du président Abraham Lincoln, chaque jour, militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens ou simples poètes tombent. Et c’est la Mort en personne qui tient le compte des victimes.
Un dialogue s’engage alors entre Lincoln et la Faucheuse. Cette dernière l’exhorte à mettre au plus vite un terme au conflit, mais aussi à l’esclavage. Lincoln s’attelle à cette tâche, la moindre hésitation de sa part ayant pour conséquence d’ajouter des traits au macabre décompte.
Un récit historique au plus près de la guerre
La première force du livre réside dans sa richesse documentaire. Jean-Laurent Del Socorro a réalisé un important travail de recherche pour rassembler lettres, articles de presse traduits et anecdotes historiques qui enrichissent l’ouvrage et plongent son lectorat au plus près des événements. Les témoignages donnent une autre dimension aux affrontements, tandis que les récits des grandes batailles et les choix tactiques des généraux permettent de suivre le déroulement du conflit. La narration repose sur de courts chapitres qui s’enchaînent au fil des quatre années de guerre. Un découpage dynamique qui permet de passer d’un événement à un autre tout en multipliant les points de vue. Militaires, hommes politiques, affranchis ou encore civils contribuent ainsi à dessiner le portrait d’une Amérique profondément divisée. Cette diversité constitue l’une des réussites du texte : la guerre ne s’y résume pas aux décisions des dirigeants et aux stratégies militaires, mais se révèle à travers ceux qui la vivent, la subissent ou tentent d’en tirer parti.
Le roman ne se montre d’ailleurs pas tendre avec les figures militaires. Certains généraux sont présentés comme des fanatiques religieux, tandis que d’autres semblent faire preuve d’une froideur déconcertante face aux pertes humaines. Derrière les ambitions et les convictions de ces hommes, Jean-Laurent Del Socorro rappelle que la guerre est avant tout une tragédie humaine. Les combats sont sanglants et personne n’est épargné. L’auteur fait de cette guerre civile bien plus qu’une succession de batailles, il en restitue la complexité sociale, historique et humaine.
Et la fantasy dans tout ça ?
Je suis fille de rage n’est pas, à proprement parler, un roman de fantasy. L’essentiel du texte repose sur des événements et des personnages historiques, auxquels l’auteur ajoute un élément imaginaire : la Mort, personnifiée et capable de dialoguer avec certains protagonistes. En choisissant de donner une voix à celle qui recueille les morts, Jean-Laurent Del Socorro en fait bien davantage qu’un simple élément fantastique : elle devient l’incarnation des conséquences d’un conflit dont les idéaux et les ambitions se paient au prix fort. Le choix d’Abraham Lincoln pour l’un de ces dialogues est particulièrement intéressant. À la tête d’un pays déchiré, le président doit mettre fin à la guerre tout en affrontant la question de l’esclavage. Face à lui, la Mort introduit une autre perspective sur ses décisions et sur le coût humain du conflit. Ce face-à-face permet de confronter les objectifs politiques à la réalité des vies sacrifiées.
Là où les documents historiques donnent à voir la guerre dans son côté humain et matériel, la Mort lui confère une dimension métaphorique. Elle rappelle que derrière les stratégies militaires, les discours politiques ou les idéaux défendus se trouvent des êtres humains dont les vies sont emportées par le conflit. La fantasy reste donc discrète, comme c’est d’ailleurs le cas dans le roman Boudicca. Elle vient plutôt compléter l’approche historique en proposant un autre regard sur les événements. Il ne faut pas s’attendre à un univers de fantasy foisonnant, puisqu’il sert ici avant tout le propos historique.
Avec Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro propose deux approches complémentaires de la guerre de Sécession. D’un côté, un récit historique richement documenté, porté par des chapitres courts et une galerie de personnages qui multiplient les perspectives sur le conflit. De l’autre, la personnification de la Mort, qui donne une portée symbolique à cette tragédie et rappelle le prix humain des décisions politiques et militaires. En associant la précision historique à cettereprésentation allégorique, l’auteur interroge le sens de la guerre.