Les Sœurs sorcières – le féminisme, c’est sorcier

Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.


Pocket Jeunesse remet la trilogie de Jessica Spotswood au goût du jour avec une jolie édition poche du premier tome des Sœurs sorcières. Idéale à glisser dans son sac pour emporter avec soi un soupçon de magie et d’hérésie dans un coin de la tête.

Trois sœurs particulières

En Nouvelle-Angleterre, à l’approche du xixe siècle, les Frères forment un ordre religieux qui traque les sorcières issues du culte de Perséphone, dont Catherine, Maura et Teresa sont des descendantes. Leur mère étant décédée alors que Catherine, l’aînée, entrait dans l’adolescence, cette dernière veille avec un soin maladif à la sécurité de ses deux petites sœurs. À tel point qu’elle se referme sur elle-même et en oublie les devoirs qui incombent à une jeune fille bientôt majeure : elle doit soit déclarer vouloir se fiancer à un homme, soit entrer dans l’ordre religieux des Sœurs. Leur père embauche une gouvernante issue des Sœurs, décidée à former les trois jeunes filles à la vie de société ou à les inciter à entrer dans l’ordre religieux. Comment garder secrète la magie qui court dans les veines de ce trio qui n’a pas appris à se contrôler ?

La condition des femmes au xixe siècle

Bien que le roman se présente comme un récit fantastique, son sujet principal concerne en réalité le dur traitement réservé aux femmes à l’époque où se déroule le récit. Alors que tous les yeux se tournent vers Catherine en raison de l’approche de ses fiançailles, la tension ne fait qu’augmenter à cause de tous les aspects de sa vie sévèrement contrôlés. Au fur et à mesure que cette dernière est forcée de s’ouvrir au monde, sous la tutelle d’Elena, elle constate non seulement que la sorcellerie a l’air plus courante qu’elle ne le pense, mais surtout qu’aucune femme de son entourage n’est satisfaite de son sort. Pour garder l’autorité sur les femmes et traquer les sorcières, les Frères font fréquemment des descentes dans les maisons et boutiques de Chattham. Si une jeune fille est accusée de sorcellerie ou si une preuve de complicité envers les sorcières est mise en lumière, la coupable est soit jetée en prison, en asile, ou bannie de la région sans espoir de retour. Les règles visant à préserver les femmes de toute tentation sont constantes. Catherine ne peut fréquenter Paul, son meilleur ami et soupirant, qu’en compagnie d’un chaperon. Ses sœurs et camarades la poussent dans les bras de ce dernier, or, se marier avec lui la forcerait à quitter sa maison et sa famille. Toute cette pression s’accumule et à plusieurs reprises, Catherine craque. Ce n’est qu’une adolescente, à qui chacune des options proposées ne mènera qu’à un contrôle de sa personne par autrui et elle en est cruellement consciente. Être dans la tête d’une jeune femme si troublée et révoltée par ce qui lui arrive à cause de son sexe est émouvant et serre le cœur. C’est un cruel rappel du sort vécu par les femmes avant que, très tardivement, leur condition de vie s’améliore dans cette région du monde.

La magie comme prétexte

Au-delà d’une histoire difficile à vivre par les yeux d’une jeune fille tiraillée par son sens du devoir et les sentiments qui éclosent en elle pour le nouveau jardinier de la maison, il est intéressant de se plonger dans le cas de la magie. Dans Les Sœurs sorcières, la magie est perçue par Catherine comme un danger constant, difficilement contrôlable pour ses sœurs et elle-même, qui risque de les condamner si leurs pouvoirs sont découverts. Aussi, les quelques fois où la magie des trois filles entre en scène, c’est sur un violent fond d’inquiétude. Certaines scènes magiques sont d’une grande beauté, mais cette beauté est constamment entachée par la peur. Une ambiance type Inquisition fait du roman l’histoire de la traque du moindre défaut féminin, avec la sorcellerie comme prétexte pour la moindre arrestation féminine. En effet, la magie n’apparaît que chez des femmes. La mère de Catherine, Maura et Teresa n’avait pas confiance en son mari et ne lui a jamais confié son secret. De plus, une sinistre prophétie concernant trois sœurs sorcières l’a poussée à vouloir à tout prix accoucher d’un garçon, afin de potentiellement la briser, mais cette dernière grossesse l’a tuée. Seul un sort horrible attend les jeunes sorcières, comme il en est le cas avec Brenna, une voisine des héroïnes, ressortie de l’asile après des tentatives de suicide, l’esprit brisé, ses dons épuisés et plus instables qu’auparavant. Au-delà de la magie, chaque manquement au devoir imposé aux femmes résulte en une condamnation ou une ostracisation. Ainsi, la sorcellerie se veut être un élément fantastique beau, inquiétant mais délicat, qui pèse sur les épaules de Catherine.

Les Sœurs sorcières est un roman féministe touchant grâce à des héroïnes jeunes qui doivent affronter des problématiques adultes, autrefois normalisées. Avec une immersion intime dans la tête d’une jeune sorcière constamment angoissée et révoltée par ce qu’on lui impose. Un roman dur, qui ne manquera pas de faire naître des émotions aussi fortes que la colère ou le chagrin chez les lectrices et les lecteurs.

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