Dans (Re)Voir, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué le monde audiovisuel. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou de productions injustement méconnues, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.
Premier film réalisé par Hiromasa Yonebayashi sur un scénario de Hayao Myazaki et Keiko Niwa, Arrietty, le petit monde des chapardeurs est l’une des nombreuses œuvres des studios Ghibli qui mérite que l’on se souvienne d’elle. Tragique, magnifique et émouvante, elle met en lumière le sens de l’amitié qui peut unir des individus d’espèces différentes.
Pourquoi le sucre part-il aussi vite ?
Arrietty est une fille minuscule, qui vit avec ses parents dans une maison aménagée dans les combles d’une habitation humaine. Elle apprend l’art du chapardage : pour survivre, les petits êtres doivent récupérer, en infime quantité et dans la plus grande discrétion, des ressources nécessaires à leur survie, comme le sucre, le savon, la farine et même l’électricité. Aimant plus que tout sortir de chez elle pour vagabonder dehors, Arrietty est pleine de confiance en elle, jusqu’à ce que, lors de sa première mission en compagnie de son père, elle se retrouve nez à nez avec Shō, un jeune garçon malade du cœur, venu se reposer dans la grande maison dans laquelle vivent les chapardeurs. Terrifiée, elle comprend que les humains représentent un danger.
Une animation qualitative pour un film réussi
L’animation des films Ghibli est toujours incroyable, avec un travail des couleurs ravissant et le soin apporté aux détails. Dans Arrietty, le petit monde des chapardeurs, l’ambiance est tout de suite posée : le scénario est un huis clos, qui se passe dans la maison de repos de Shō et son jardin, aux allures immenses. Bien que l’histoire prenne place à Tokyo à l’époque contemporaine, la maison se trouvant à la campagne crée une sensation d’espace restreint, avec des interactions limitées avec d’autres personnages, et une technologie peu invasive. Le but est d’imprégner le spectateur ou la spectatrice de la magie de la nature et du pouvoir de construction humaine à bien plus petite échelle.
Du point de vue des chapardeurs, le quotidien est une quête constante de ressources et d’objets. Ainsi, pour renforcer l’importance de cet aspect, le travail du son est particulièrement poussé, presque sensible : chaque objet émet un bruit, même léger, allant de la corde au biscuit brisé. Les sons tirés de l’existence humaine prennent une dimension plus imposante avec un effet de réverbération et la cuisine, première pièce officiellement explorée par Arrietty et son père, Pod, devient un décor effrayant, une fois la nuit tombée. Le gigantisme s’oppose au minuscule, avec une quantité de détails plus importante du côté des chapardeurs : leur maison est surchargée de décorations murales, comme des timbres ou des fleurs peintes issues de vieilles céramiques, les plantes y occupent beaucoup de place et les objets de petite ou grande manufacture s’accumulent. Chez les humains, la maison est vaste et plus épurée, bien que le décor soit tout autant réussi. C’est une demeure qui appartient à la famille de Shō depuis des générations et qui a vieilli. Les fenêtres ont du mal à s’ouvrir et à se fermer, le bois grince, les moustiquaires sont trouées et les animaux, notamment les insectes, cherchent à y entrer. Surtout, la maison abrite tout un parcours du combattant fabriqué par Pod et d’autres petites personnes ayant mystérieusement disparu. Derrière chaque prise se trouve une entrée pour se faufiler à l’intérieur lorsque les humains dorment. Dans les murs, les clous servent d’escalier, des morceaux de règle sont utilisés comme passerelles. Deux mondes se superposent, créant ainsi un univers à l’aspect immense alors qu’il est relativement restreint.
Un récit d’apprentissage sur l’amitié
Les chapardeurs sont obligés de vivre dans le secret, parce qu’une fois découverts, ils risquent de disparaître, comme les amis de la famille d’Arrietty aux alentours de sa naissance. Les chapardeurs pensent que les humains sont responsables de leur disparition, tout comme ils sont responsables de la destruction générale de la nature et des écosystèmes. La famille de Shō ne veut pourtant aucun mal à leurs petits colocataires secrets : l’arrière-arrière-grand-père de Shō croyait dur comme fer à leur existence et a fait fabriquer une luxueuse maison de poupée, dans l’espoir de pouvoir un jour la leur offrir. Cette tâche revient désormais à Shō, à condition qu’il survive à sa prochaine opération du cœur.
Malheureusement, sa gouvernante, Haru, fait une fixette sur toute forme d’envahisseurs : elle fait la guerre aux moustiques, aux corbeaux et Niya, le chat de la maison, a pour mission d’attraper tout ce qui bouge. La petite femme à l’allure bienveillante au début du film, prend progressivement une posture maléfique, allant jusqu’à enfermer le garçon dont elle a la charge dans sa chambre, parce que le suspectant d’aider les chapardeurs à se cacher et à voler des choses dans la demeure. Elle ne ressemble pas aux vieilles sorcières visibles dans les films Ghibli, comme dans Le Château ambulant ou Le Voyage de Chihiro ; c’est une dame d’environ cinquante ans, à l’aspect paisible, qui prend juste sa mission de nettoyage un peu trop à cœur. Ce qui l’oppose aux héros minuscules n’est donc pas de la méchanceté, plutôt le souci de bien faire, ce qui participe à la simplicité touchante du film d’animation.
L’amitié naissante d’Arrietty et Shō propose toutefois une autre idée : toute espèce peut cohabiter paisiblement l’une avec l’autre, à condition d’accepter de sacrifier de temps à autre un carré de sucre, par exemple ! Le plus important est d’apprendre à se connaître et à se faire confiance. Ainsi, le chat traqueur devient une aide précieuse pour Shō, lorsque vient le moment de faire ses adieux à Arrietty et sa famille, car, malgré la beauté du lien qui unit les personnages, le film se conclut sur l’idée que le monde humain n’est pas entièrement prêt à accepter des êtres humanoïdes minuscules en son sein.
| Plonger dans Arrietty, le petit monde des chapardeurs, c’est oublier l’espace d’un instant sa taille humaine et connaître l’angoisse d’une cuisine immense plongée dans la pénombre. C’est considérer les chats et les corbeaux comme une menace, disputer des fleurs aux grillons, accumuler un bric-à-brac qui peut servir à tout et à n’importe quoi, et ne pas savoir si l’amitié est réellement possible avec plus grand que soi. Peut-être que si… mais avec modération. La différence a besoin de temps pour être acceptée. |
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