Bugonia et la gloire d’Emma Stone en reine des abeilles

Après le succès public de sa Favorite (2018), la reconnaissance de ses pairs avec Pauvres Créatures (2023) et l’incompris Kinds of Kindness (2024), Yórgos Lánthimos a sorti Bugonia, son dernier film, en Octobre 2025 (et le mois suivant en France) toujours avec Emma Stone, sa muse, en tête d’affiche. Le réalisateur grec étant une véritable machine à récompenses et nominations, son long métrage a été nominé dans quatre catégories pour les Oscars 2026 (meilleur film, meilleure actrice, meilleur scénario adapté et meilleure musique de film), et trois catégories aux Golden Globes de la même année (meilleur film, meilleur acteur et meilleure actrice).

« Où sont mes cheveux ? Quel vaisseau ? »

Dans ce film, nous suivons Michelle Fuller, P.-D. G. d’un groupe pharmaceutique international, qui se fait enlever par Teddy Gatz, un apiculteur complotiste, aidé de son bras droit, son cousin Don. Teddy nourrit une haine extrême envers sa victime et son entreprise depuis que sa mère est tombée dans le coma après avoir participé à un essai clinique du laboratoire. Il croit dur comme fer que Michelle Fuller est une « andromédienne », une extraterrestre responsable, selon lui, de la disparition des abeilles ainsi que de l’effondrement de l’espèce humaine.

Une satire acerbe mais sensible du complotisme ?

Yórgos Lánthimos a toujours été connu pour ses productions dramatiques remplies d’un malaise social à la limite du thriller psychologique. Depuis Kinetta (2005) et Canine (2009) jusqu’à ses réalisations plus récentes comme Mise à mort du cerf sacré (2017), le cinéaste grec n’a jamais cessé de mettre en scène des rapports de domination déconstruits offrant un ton discordant entre ses personnages. Bugonia emmène ce retournement satirique à son apogée dans ce quasi huis-clos : on ne pense qu’aux deux opposés que sont Michelle et Teddy (ainsi que les échanges viciés), respectivement les premier et dernier maillons de la hiérarchie industrielle.

Bugonia aurait pu se contenter de dépeindre le complotisme dont est atteint le personnage brillamment joué par Jesse Plemons (The Power of the Dog, Pentagon Papers, Killers of the Flower Moon), mais il fait plus que cela : il dresse à travers son long métrage un portrait et des discours presque caricaturaux de ce conspirationniste (à coups d’enlèvements extraterrestres, de terre plate, manipulations gouvernementales, méfiance envers les institutions pharmaceutiques, etc.) pour mieux effectuer un renversement de la probabilité de ces événements impossibles. Doit-on rire de la paranoïa ? ou bien s’inquiéter de ce qui l’a rendue possible ? Telle est la clef de lecture que le réalisateur donne aux spectateurs et spectatrices. À mesure que les certitudes s’effondrent, la frontière entre croyance délirante et intuition véritable devient de plus en plus difficile à tracer. Bugonia ne déconstruit pas simplement le complotisme : il montre sa puissance, et violence, narrative.

P.-D. G. is the new E. T.

Le film de Lánthimos joue avec un certain imaginaire bien installé dans la culture populaire, celui de l’être venu d’ailleurs, de l’espace, à la fois menace pour l’humanité tout entière et figure d’une certaine altérité que l’humain devrait apprendre à connaître sans crainte. Sauf que, dans Bugonia, l’extraterrestre ne revêt pas son costume de petite créature verte aux grands yeux et doigts longilignes, mais plutôt celui du patron de société milliardaire incarnant la réussite sociale, économique et politique.

Bugonia peut se lire alors comme un pendant négatif du film E.T., l’extra-terrestre de Steven Spielberg. Là où le second construisait une relation humain-alien basée sur l’empathie, l’envie de découverte de l’autre, la curiosité et l’amitié, Lánthimos réussi à la transformer en un mélange entre haine immédiate, crainte et violence absolue. Avant même de chercher à comprendre l’étranger (cela fonctionne évidemment pour les deux partis), les défenses se lèvent et l’autre devient catégorisé, combattu et coupable, justement parce qu’étranger.

En brouillant les différences entre victime et bourreau, humain et extraterrestre, sain et malade, vérité et mensonge, lucide et fou, Bugonia cherche avant tout à rendre paranoïaques les spectateurs et spectatrices pour se jouer volontiers d’eux. Que devons-nous croire ? Que croyons-nous croire ? Et pourquoi avoir besoin de le croire ?

Derrière son humour décapant, sa musique stridente et angoissante, ainsi que son goût pour l’absurde propre à son réalisateur, Bugonia est une franche réussite à la fois satirique et doucement gore. Le film interroge intelligemment notre besoin de tout comprendre, de trouver des scenarii et explications à des questions qui devraient, parfois, rester sans réponse. Existe-t-il des coupables ? Ou bien toute réalité n’est-elle pas bonne à croire ? Même si la fin est légèrement prévisible, elle n’est pas le but de son propre film. Lánthimos arrive à faire comprendre avec sensibilité la βουγονία ([bougoníā]) moderne dans laquelle l’humanité s’est plongée malgré elle : sa plus grande réussite ne naîtrait-elle pas de son propre déclin ?

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