Katabasis, une étonnante plongée dans les eaux troubles du système universitaire

Rebecca F. Kuang, jeune autrice sino-américaine, très en vogue depuis les très remarqués Babel (2022) et La Guerre du Pavot (2018), remet le couvert pour un nouveau roman de fantasy indépendant intriguant et sortant des codes du genre. Katabasis est son dernier roman en date, sorti en 2025 en langue anglaise et publié en France par les éditions De Saxus en mars 2026.

« Où as-tu appris ça ?
– Emmanuel Kant.
– Il n’était pas vierge, Kant ?
– C’était un grand philosophe ! Il a révolutionné la métaphysique !
– Ce n’est pas lui qui pensait la masturbation immorale ? dit Alice. Pour lui, c’était se servir de soi-même comme d’un moyen pour atteindre une fin, ou quelque chose comme ça.
– Tu as une meilleure idée ?
Ce qu’elle avait, c’était mal à la tête. Pour commencer, elle ne connaissait effectivement aucune meilleure définition de l’amour ; ensuite, même si celle de Peter était raisonnable, elle ne pouvait la séparer des possibles raisons cachées qu’il avait de la proposer. Tout au fond, elle soupçonnait qu’être amoureux consistait pour deux personnes à se mentir l’une à l’autre et à dissimuler leur violence.
 »

R. F. Kuang, Katabasis, De Saxus, éd. 2026, p. 225.

Alice au pays d’où l’on ne revient jamais

L’Université de Cambridge a bien de la chance d’avoir dans les rangs de son école doctorale une élève comme Law, Alice Law. Elle a tout pour réussir sa thèse, l’intelligence, la crédibilité, les idées et un éminent universitaire comme directeur. Elle rentre parfaitement dans la case de la gentille étudiante universitaire puisqu’elle est solitaire, bonne élève, obéissante et silencieuse. Petit problème : son directeur de thèse est mort dans des circonstances étranges. Elle s’empresse alors, accompagnée de Peter Murdoch, le génie qui lui sert de rival, de descendre en Enfer pour retrouver celui dont son destin universitaire dépend.

Critique d’un système universitaire en berne

Rebecca F. Kuang est une autrice qui ne cesse d’explorer l’univers du système universitaire, et plus largement le monde estudiantin. C’était déjà le cas avec son brillant Babel (publié en 2022 en langue originale puis en 2023 en France). Katabasis est l’apogée de son exploration du parcours en études supérieures. Un parcours lacunaire, autodestructeur et à l’agonie. Le personnage d’Alice, lui, n’en est que le chant du cygne. Kuang décrit, au fil d’une histoire pleine de magie, d’incantations et de fantômes égarés, un système cruel prenant au piège les étudiants encore jeunes qui le rejoignent, et ce, souvent au profit de professeurs mal intentionnés. Dans une critique féroce où deux étudiants s’aventurent jusqu’en Enfer afin de retrouver leur professeur tyrannique, l’autrice aborde sans fard la difficulté de trouver des titularisations, des budgets pour mener à bien des projets conséquents, la quasi-impossibilité de se faire publier pour des articles scientifiques ou de trouver des directeurs de thèse. Kuang interroge aussi le fait que l’université mondiale est encore un milieu majoritairement masculin.

Lorsque fantasy rime avec érudition

Le roman de Kuang possède, grâce à son ambition, toutes les clefs pour incarner la parfaite fable érudite qu’elle prétend être. Katabasis est un roman décrivant les affres de la bassesse universitaire, avec des personnages qui ne pensent qu’à leurs productions scientifiques et à leur professeur – qui représente, lui, le but de la quête d’Alice et Peter. Il y a ainsi de très nombreux noms d’auteurs et théoriciens évoqués provenant de multiples domaines universitaires (ou non) tels que la littérature antique ou moderne (Goethe, Boulgakov, Proust, Carroll ou encore Sénèque, T. S. Eliot, Tolkien et Borges), la philosophie (Deleuze, Lacan, Platon, Leibniz, Kristeva ou Rousseau) ainsi que d’autres spécialités variées (des linguistes comme Jakobson, des pseudo-scientifiques comme Freud, etc.). Plus que des noms, certains concepts scientifiques abordés sont assez complexes, ce qui est inhabituel dans le monde de la fantasy – par exemple, la notion d’Übermensch (Surhomme) de Nietzsche ou du paganisme de Virgile.

La proximité entre la fantasy et le savoir surprenamment poussé de cet ouvrage est possible grâce à la vie de l’autrice. Rebecca F. Kuang est actuellement en train d’effectuer un doctorat à l’Université de Yale, dans le Connecticut, sur la littérature chinoise contemporaine et la littérature américano-asiatique. L’important bagage culturel de l’autrice de Katabasis est librement disposé dans son roman, mais si la plupart des noms sont discutés et servent à l’intrigue, quelques autres mentionnés donnent l’impression d’être l’épanchement d’une culture suffisante voire prétentieuse.

L’importance du souvenir et du savoir

La volonté de l’autrice de former un roman basé sur le système universitaire et donc de son savoir n’est néanmoins pas sans mérite. En effet, Kuang a formé au sein de Katabasis une lecture particulière de l’Enfer, la première partie de la Divine Comédie de Dante Alighieri. Il n’est donc pas anormal de trouver en son roman une certaine érudition concernant le savoir littéraire et philosophique autant que sur les différentes conceptions culturelles de l’Hadès. Cependant, il rassurant de trouver aussi une construction narrative romanesque cohérente basée sur le souvenir et l’importance du savoir. L’autrice met en place un récit non complexe mais voyageur pour raconter les aventures et épreuves d’Alice Law : le roman n’alterne pas entre plusieurs points de vue, mais entre plusieurs temporalités. Le personnage principal est souvent bloqué dans un même schéma narratif qui se répète : Alice arrive devant une épreuve, elle réfléchit sur le moment, un chapitre narrant son passé suit, puis l’épreuve est résolue. Cette linéarité rend le roman certes très fluide, mais lui confère également un sentiment de facilité à de – trop – nombreuses reprises.

Katabasis est un ouvrage atypique dans l’horizon littéraire de fantasy contemporaine. Sans enlever l’aventure et la petite romance entre les deux personnages principaux, Rebecca F. Kuang livre une dark academia magistrale et haletante, doublée d’une critique du système universitaire mondial périclitant. L’ouvrage semble parfois prendre des tournures scénaristiques facilitées par la prise d’importance du souvenir et du vécu de sa protagoniste. Cependant, malgré tout, le capital multiculturel du roman donnera l’impression aux lecteurs et lectrices d’apprendre de nouveaux savoirs au gré d’une aventure dantesque !

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