La maison aux pattes de poulet : raconter pour ne pas oublier

GennaRose Nethercott est une romancière et poétesse américaine spécialisée dans le folklore. Avec La Maison aux pattes de poulet (Thistlefoot), publié en 2022 et traduit en français par Anne-Sylvie Homassel pour Albin Michel Imaginaire. L’autrice propose une réinterprétation réussie du mythe de Baba Yaga, dans laquelle ses deux héritiers se voient léguer une étrange maison consciente montée sur des pattes de poulet. En réalité, son roman est une réflexion sur la mémoire, l’héritage culturel et la place des contes dans la construction et la transmission de l’histoire.

« Ma fin est cendres. C’est la vérité. Mais ce n’est pas leur fin à elles. Et ce n’est pas la fin de l’histoire. Car tant qu’elle est conservée en mémoire, tant qu’elle est racontée, l’histoire demeure. Ceux qui voulaient la tuer ont perdu. Et tant que celles qui ont souffert dans les griffes glaciales du sang de l’hiver – et leurs mères avant elles, et les mères de leurs mères avant elles – peuvent à présent vivre dans la joie, aussi modeste soit-elle, là est la victoire.»

L’histoire

Se réappropriant le conte de Baba Yaga, GennaRose Nethercott ne nous présente pas la méchante sorcière qui fait peur aux enfants, mais ses petits-enfants. Ces derniers, séparés depuis l’enfance, pensaient ne jamais se revoir. Mais lorsque tous deux apprennent qu’ils vont hériter de leur grand-mère ukrainienne, ils acceptent de se rencontrer. Ils découvrent alors que leur legs est quelque chose de bien étrange : une maison dotée d’une conscience et juchée sur des pattes de poulet qui lui permettent de se déplacer. Arrivée de Kyiv, foyer ancestral de la famille Yaga, l’isba est traquée par une entité maléfique : Ombrelongue, qui ne reculera devant aucun acte de violence pour la détruire.

Dynamique familiale

La principale force du récit se trouve dans l’opposition entre Bellatine et Isaac, les deux personnages principaux, qui incarnent deux manières contradictoires d’affronter un héritage familial. D’un côté, Bellatine possède d’étranges pouvoirs : ses mains, lorsqu’elles deviennent ardentes, redonnent vie aux objets. De l’autre, Isaac est un personnage plus ambigu, constamment en mouvement, incapable de trouver sa place et cherchant sans cesse à contourner ce qui le rattache à son passé. Là où Bellatine cherche à construire, Isaac passe une grande partie du récit à fuir. Une opposition qui nourrit une tension permanente entre les deux personnages et constitue le moteur émotionnel du roman. 

À leurs côtés, Pieds-de-Chardon matérialise littéralement l’héritage que les personnages tentent d’accepter ou de fuir. En dotant cette maison de jambes capables de poursuivre ses héritiers à travers le pays, l’autrice donne une forme concrète à un passé dont il est impossible de se débarrasser. Cependant, au fil du récit, la maison dépasse son statut d’élément fantastique et acquiert une vraie présence jusqu’à devenir un personnage à part entière. À l’inverse, Ombrelongue s’impose davantage comme une force symbolique que comme un antagoniste marquant. Si sa poursuite entretient la tension du récit, sa véritable importance semble moins tenir à son rôle dans l’intrigue qu’à ce qu’aux enjeux plus profonds qu’il révèle progressivement. Dès lors, l’affrontement passe au second plan : derrière cette menace, qu’est-ce que le roman cherche réellement à raconter ?

Une réflexion sur l’histoire et la mémoire collective

La maison aux pattes de poulet, c’est deux histoires qui avancent en parallèle. La première met en scène Bellatine et Isaac ; la seconde s’intéresse à l’histoire de la maison, de la famille Yaga et du monde dont elles sont issues. La véritable trame de fond, c’est l’histoire de Pieds-de-Chardon : d’où vient-elle et pourquoi a-t-elle été léguée aux petits-enfants Yaga ? À travers plusieurs flash-back, le récit se dessine et c’est progressivement que le lectorat découvre les événements qui ont façonné la destinée de cette famille, ce qui donne une profondeur inattendue à ce qui pouvait au départ ressembler à un simple conte fantastique. 

L’originalité du roman réside surtout dans la manière dont GennaRose Nethercott associe le mythe de Baba Yaga à l’histoire des communautés juives d’Europe de l’Est. Cette réinterprétation du folklore  permet d’explorer les questions d’identité culturelle, d’exil et de transmission à travers plusieurs générations. La fin du roman révèle toute sa dimension historique, en utilisant le merveilleux pour interroger la persistance des violences collectives et la manière dont elles continuent de marquer les générations suivantes. La mémoire devient alors le sujet du roman; et les contes, les légendes ou les récits transmis de génération en génération ne sont jamais de simples divertissements. Ils se muent en outils capables de préserver des cultures, des souvenirs et des voix que l’histoire menace parfois d’effacer. C’est plus qu’une fiction : GennaRose Nethercott s’intéresse autant aux récits que nous transmettons qu’aux blessures dont nous héritons. Porté par une écriture particulièrement maîtrisée, c’est un de ces romans dont il est finalement plus facile de relever les qualités que les défauts.

Là où beaucoup de réécritures de contes se contentent de moderniser leurs figures mythiques, La Maison aux pattes de poulet transforme le folklore en lieu de mémoire : un roman qui s’intéresse moins à l’affrontement contre les monstres qu’aux traces qu’ils laissent derrière eux. En réinventant Baba Yaga à travers l’histoire et la mémoire des communautés juives d’Europe de l’Est, GennaRose Nethercott montre que les contes ne servent pas seulement à faire rêver : ils permettent aussi de préserver ce qui risquerait autrement de disparaître.

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