Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.
Trois ans après la publication de La Huitième Couleur en 1983, Terry Pratchett termine la grande aventure de Rincevent et Deuxfleurs, deux personnages emblématiques de sa série des Annales du Disque-Monde. Le Huitième Sortilège, publié en 1986 et traduit en 1993 par Patrick Couton chez l’Atalante, est le second tome des Annales, mais également de son « cycle des mages ».
« Là-bas, remontant le sentier, arrivait Deuxfleurs, trempé comme une soupe mais la mine rayonnante. Le Bagage lui trottinait sur les talons (tout ce qui était fait de ce bois suivait son propriétaire partout, et on l’employait souvent dans la fabrication de bagages pour les objets funéraires des rois défunts très riches qui voulaient être certains de démarrer une nouvelle existence dans l’autre monde pourvus de sous-vêtements propres). Rincevent soupira. Jusqu’à cet instant, il n’avait pas cru que la journée pouvait être pire. »
Terry Pratchett, Le Huitième Sortilège, Pocket, éd. 1997, p. 26.
Un joyeux luron et un bougre aigri sauvent le monde
Tout commence comme une nouvelle errance à travers le Disque-Monde. Incendies, dragons, barbares, dieux capricieux : rien que de très normal pour nos deux héros. Sauf que cette fois, les ennuis prennent une tournure bien plus sérieuse. De catastrophe en catastrophe, Rincevent se retrouve entraîné dans une aventure qu’il n’a jamais demandée – et dont l’issue pourrait bien dépasser le simple fait de risquer sa vie et mettre en péril tout le Disque-Monde.
Une comédie qui prend de l’ampleur
Après La Huitième Couleur, il est possible de lire Le Huitième Sortilège comme un renouveau prématuré pour les Annales du Disque-Monde. En effet, Terry Pratchett ne se contente plus d’enchaîner les situations absurdes pour parodier la fantasy. Là où le roman précédent ressemblait parfois à une succession de sketches, ce second volet propose une aventure bien plus construite, avec un véritable fil conducteur, offrant ainsi la première véritable aventure de la série.
L’humour reste omniprésent, il est l’un des piliers fondateurs de l’œuvre (il ne faut pas oublier son caractère primitif de parodie), mais il change de rôle : il ne sert plus uniquement à détourner les codes du genre de l’heroic fantasy, il accompagne désormais une histoire qui gagne en cohérence et en ambition. Très vite, un objectif se dessine et les péripéties de Rincevent et Deuxfleurs s’inscrivent dans une progression plus lisible, presque épique.
Ce changement permet aussi à Pratchett de s’amuser encore davantage avec les genres littéraires. Fantasy, conte, aventure et même science-fiction (au gré d’une scène mémorable où les dolmens sont comparés à des ordinateurs et les druides à des informaticiens) se mêlent avec une liberté réjouissante. L’univers du Disque-Monde cesse alors d’être un simple terrain de jeu parodique pour devenir un espace narratif riche et imprévisible.
Surtout, les personnages gagnent en épaisseur. Rincevent, éternel fuyard, ne se résume plus à sa lâcheté, tandis que Deuxfleurs, derrière sa naïveté, apporte un regard décalé qui nourrit constamment le comique. Leur duo fonctionne mieux, avec des échanges plus vifs, plus mordants – et surtout plus mémorables.
Enfin, difficile de ne pas souligner le rôle essentiel de la traduction de Patrick Couton, qui restitue toute la richesse et la variété de la langue de Pratchett. Jeux de mots, différences de registres, dialogues piquants : tout contribue à faire de cette lecture une expérience aussi drôle que vivante.
La fin d’une aventure
Ce second tome marque aussi une véritable conclusion, un tournant dans l’histoire de la série. Là où le premier laissait une impression d’errance dans sa finalité, Le Huitième Sortilège propose une fin claire, qui vient boucler les mésaventures de Rincevent et Deuxfleurs une bonne fois pour toutes, tout en leur donnant une ampleur inattendue. L’enjeu dépasse cette fois la simple survie des personnages : l’aventure prend une dimension spectaculaire, presque cosmique, et installe les premières grandes ambitions de la série. Ce n’est ici plus seulement une parodie de fantasy, mais bien le début d’un univers capable de porter des récits d’envergure.
Cette montée en puissance s’accompagne d’un plaisir de lecture marqué. Le roman est plus fluide, avec un meilleur rythme et est surtout très engageant. On se laisse porter par les situations et les rencontres absurdes autant que par l’évolution de l’intrigue, avec cette impression constante que tout peut arriver. Avec ce roman, Pratchett ne se contente donc pas de conclure une aventure : il pose les bases de ce qui fera le succès durable du Disque-Monde.
Terry Pratchett signe avec son Huitième Sortilège la suite et fin des aventures de Rincevent et Deuxfleurs, mais il livre surtout le premier événement épique de sa grande série. Ouvrage approfondissant très largement son univers ainsi que le lien entre ses deux personnages, il est également exemplaire pour la qualité de sa comédie, bien plus efficace que celle de La Huitième Couleur, et la diversité de sa langue, qui fera sourire et se questionner les lecteurs et lectrices.