Publié aux éditions Critic, Nos éclats de souvenirs de Jean Krug est une dystopie qui s’inscrit dans la continuité de ses précédents romans de science-fiction. L’auteur s’intéresse ici à un sujet plutôt original parmi les centaines de dystopies que nous avons pu lire ces vingt dernières années : l’exploitation de nos données amalgamées à nos souvenirs les plus personnels. Dans ce futur, la mémoire humaine est devenue une ressource que l’on peut modifier et exploiter. Pourra-t-il réellement se produire ?
« — Ark nous a demandé de l’aider pour entrer dans un appartement privé. — Dans quel but ? — Une prise de contact. — Une prise de contact ? Avec qui ? — Le propriétaire. Elle haussa un sourcil. — Vous avez essayé de sonner à la porte ? »
L’histoire
« Il n’y a rien de pire que d’oublier. » La ville forteresse de Kelgran est le dernier bastion de l’humanité, une cité assaillie par le froid, maintenue en vie par l’acier, le charbon et la force de milliers de travailleurs. À son sommet, un vaste datacenter gave les habitants de données. À sa base s’entassent des millions de supports de silicium corrompus, desquels s’échappent des données éparses. Tout bascule quand Ark, un botaniste hanté par son passé, rencontre Cosma, une résistante amnésique. Débute alors une course-poursuite haletante sur fond de quête d’identité, à la recherche de précieux éclats de souvenirs.
Quand les souvenirs deviennent une marchandise
La base du worldbuilding de cette histoire est assez classique et reprend une séparation sociale traditionnelle : nous nous retrouvons dans une immense cité verticale où les plus riches vivent tout en haut tandis que les plus pauvres survivent dans les niveaux inférieurs. Là où le roman devient beaucoup plus original, c’est dans ce qu’il fait de l’exploitation des données. Chaque humain possède une puce directement implantée dans son cerveau. Elle permet de communiquer, d’échanger des informations, mais surtout d’accéder aux souvenirs. La mémoire devient donc une donnée comme une autre, alors qu’elle représente probablement ce que nous avons de plus personnel. Et à partir de là, les humains peuvent être modifiés, reprogrammés et perdre petit à petit ce qui faisait leur identité.
C’est un concept qui n’est pas forcément simple à expliquer ou à écrire, mais Jean Krug réussit à rendre tout cela assez clair. La donnée devient même une forme de ressource énergétique que différents acteurs cherchent à contrôler. Le roman imagine ainsi jusqu’où pourrait aller une société devenue totalement dépendante de ce qu’on pourrait associer à l’Internet d’aujourd’hui et de l’exploitation massive des informations personnelles.
Une écriture qui nous embarque
L’un des gros points forts du roman reste son écriture. Elle est fluide et agréable à lire, on finit presque par oublier qu’on est en train de lire un livre tellement elle nous embarque dans cet imaginaire. Beaucoup de dialogues sont empreints d’intelligence et d’humour piquant, aucune description n’est trop longue, et l’avancée dans l’intrigue est constante.
Les personnages sont certes légèrement plus en retrait, mais l’intérêt de la science-fiction repose moins sur l’évolution psychologique qu’elle met en scène que sur la comparaison avec notre réel. Les questions écologiques sont également présentes. Dans ce monde où la nature a presque disparu, voir une toute petite plante réussir à produire des racines devient un événement merveilleux.
En résumé, Jean Krug propose de découvrir une humanité dont les souvenirs sont des données consultables et modifiables, et nous permet de réfléchir directement à notre rapport actuel aux informations personnelles et aux nouvelles technologies. Si vous aimez les dystopies matures qui ne se contentent pas de raconter un futur sombre où des rebelles veulent renverser le pouvoir, Nos éclats de souvenirs est clairement un livre à découvrir.