Il s’en est écoulé du temps… Cela fait plusieurs solstices, qu’on requiert un sorceleur. Non pas pour découvrir la suite des aventures de Geralt (on rappelle que la quête de Ciri est déjà bouclée dans les précédents ouvrages), ni dans le cadre d’une aventure en parallèle à celles déjà connues du Boucher de Blaviken. Cette fois, nous allons remonter dans le temps et découvrir la jeunesse du Loup Blanc. Fallait-il dévoiler encore un peu plus du passé du sorceleur le plus connu ? La promesse de passer du rang de novice à celui de légende est-elle tenue ?

Préquel
Bien que ce récit constitue un préquel, une introduction aux péripéties du Loup Blanc, il n’est pour autant pas à conseillé aux nouveaux venus. Mieux vaut être déjà familier avec l’univers de Sapkowski et la fonction de sorceleur, pour que le folklore autour du personnage soit suffisamment parlant et les références comprises. À noter, cet épisode des aventures de Geralt se montre plus accessible dans son écriture que les autres tomes de la saga et reprend une structure plutôt classique de l’œuvre de l’auteur polonais : un fil rouge mêlé à des histoires pouvant faire office de nouvelles.
Le roman démarre avec pour point d’entrée une mésaventure narrée dans les précédents ouvrages d’Andrzej Sapkowski. À peine sorti de sa formation à Kaer Morhen, naïf et plein d’idéaux, Geralt secourt un paysan et sa fille d’un maraudeur. Pour seuls remerciements, le jeune sorceleur se voit condamné à une exécution sommaire. Son salut tient alors à un dénommé Preston Holt qui le prend sous son aile. Ce dernier est, lui aussi, sorceleur de son état, figure d’autorité élégante, qui, par bien des côtés, a des allures de maître à penser.
Vous voyez Ramirez dans un certain Highlander ? Vous avez une bonne idée du bougre ! Celui-ci met à Geralt le pied à l’étrier, lui offre le gîte et le couvert, tout en entraînant le jeune jouvenceau. Si le personnage de Preston Holt est plutôt bien amené et qu’on finit par s’y attacher, on reste un peu sur notre faim au sujet de son histoire ou de son lien avec Kaer Morhen. D’autant que la figure fait par moments doublon avec un Vesemir plus rustre, qu’on ne connaît que trop peu dans l’univers, et qui aurait gagné à être développé. Le fil conducteur étant : qui est ce mystérieux sorceleur et pourquoi aider Geralt ? Rien n’étant jamais tout blanc ou tout noir dans l’univers de Sapkowski…

Retour à Kaedwen
Quant à Geralt, cet épisode est l’occasion de le découvrir sous un nouvel angle, plus en retrait, moins affirmé et plus idéaliste. C’est un « jouvenceau », pour reprendre les termes de l’auteur. Peu à peu, à travers ses pérégrinations, il évolue et on retrouve le personnage qu’on connaît et dont on apprécie la répartie.
Cette Croisée des corbeaux est aussi l’opportunité de plonger, ou de replonger (pour celles et ceux s’étant essayés au jeu vidéo The Witcher 2), dans la contrée de Kaedwen, peu voire pas traitée dans les autres ouvrages. Royaume enfermé entre les monts Bleus et les monts du Dragon, ce pays bénéficie de frontières poreuses appelées les Marches. Celles-ci, sous l’autorité de margraves, sont vouées à toujours s’étendre, à repousser les bornes du royaume et à explorer des territoires vierges. Néanmoins, ces frontières « sauvages » nécessitent l’appui d’un sorceleur capable d’occire les monstres qui y rôdent, parfait pour notre héros.
Au cours de ses pérégrinations, Geralt aura l’occasion de de croiser les grands de ce monde, tout comme le vulgaire et le commun. D’un côté ou de l’autre, on allie le sordide et la noblesse, les monstres sont de retour et il y a des visages bien humains qui se cachent parmi eux…

Redite
C’est donc une lecture plutôt agréable qui vous attend. Seul bémol, une insistance un peu trop forte sur l’explication de détails ou sur le passé du personnage principal et des sorceleurs, déjà évoqués dans les précédents romans. Sans aller jusqu’à l’effet Han Solo, qui expliquait des références des premiers films Star Wars comme pour justifier son existence, ce sentiment ressort en partie de cette lecture. Qu’il s’agisse d’Ablette, de l’explicitation de la particule nobiliaire de Geralt ou d’autres… Certains mystères auraient pu demeurer dans l’ombre, en dire bien plus par leur silence, conduire l’imaginaire plutôt que de relater des faits passés. On pourra aussi reprocher la présence de certains écrits à part en introduction de chapitre, bienvenus par la nostalgie qu’il procure, mais provoquant une impression de répétition,avec les précédents tomes. Idem dans certaines des péripéties qui font écho à des faits d’armes du sorceleur moult fois narrées. Bref, rien de neuf sous le soleil !
« Il est encore, sur les sorceleurs, ce sciendum selon lequel ces infâmes canailles reçurent du diable une parfaite connaissance des plantes et de moult substances. Ayant ravi aux sages leur savoir sur certaines décoctions, ils se mirent à leur instar à mêler des poisons et autres essences mortelles pour créer des alcahests et des philtres au pouvoir terrifiant, capables non seulement de brouiller l’esprit, mais de modifier la nature humaine en son entier. Disposant desdits alcahests, les sorceleurs entreprirent de ravir des enfants, en particulier les nouveau-nés que les parents sots et inconséquents n’avaient pas présentés au temple dès après leur naissance et qui de fait étaient vulnérables aux mauvais sorts. Ainsi qu’on le découvrit, les sorceleurs usèrent de leurs abjectes décoctions sur ces enfants volés, en conséquence de quoi, chez les rares qui survécurent à l’ignominie des traitements infligés, tout ce qui était humain fut détruit pour laisser place au mal et à la perfidie la plus outrée. Ainsi, incapables de se reproduire in naturalibus, les sorceleurs se multiplièrent de façon diabolique.»
Anonyme, Monstrum ou de La description d’un sorceleur
| Une fois tout cela dit, avouons-le, nous avons pris un grand plaisir à retrouver un univers, un monde, des visages connus pour s’en faire une nouvelle lecture. Pour preuve, s’il en fallait, nous sommes prêts à replonger avec bonheur dans les autres tomes du Sorceleur ou dans les histoires racontées par CD Projekt (oui, on oublie volontairement la série) ou mieux, dans d’autres péripéties liées à ce monde. Espérons que le sorceleur ait à l’avenir, à nouveau, beaucoup de travail. |
Cet exemplaire a été gracieusement fourni par Bragelonne, foyer des sorceleurs depuis le tout début de l’œuvre d’Andrzej Sapkowski. Doit-on le préciser ? Un grand merci à eux.
