Poisson poison : rire jaune dans un océan de désastre

Depuis son premier roman (Boxer, Beetle, 2010), Ned Beauman s’est taillé une réputation d’auteur satirique acide, porté sur des récits vertigineux aux concepts absurdes où des antihéros sont dépassés par des systèmes toujours plus fous qu’eux. Lauréat de plusieurs prix, il est devenu l’un des écrivains britanniques les plus inventifs de sa génération. Avec Poisson Poison, publié en 2025 chez Albin Michel Imaginaire, l’auteur déploie à nouveau sa mécanique narrative décapante sur fond de crise écologique. Résultat, un roman aussi hilarant que désespérant, où l’effondrement du vivant n’est plus un événement tragique, mais une formalité administrative.

« Elle avait cru que l’intelligence artificielle parlait d’esprits informatiques progressant vers le statut de personne, alors qu’il s’agissait plutôt d’esprits humains qui perdaient ce statut. »

Poisson poison, Ned Beauman

L’histoire

Treize centimètres de long. Des yeux globuleux. Une lèvre plus épaisse que l’autre… Le lompe venimeux est loin d’être le poisson le plus sexy de la planète. Autrement dit, la bestiole est moche à crever. Et pour arranger le tout, sa morsure est extrêmement douloureuse. L’anéantissement probable de cette espèce lors d’un accident minier quelque part en mer Baltique n’est donc pas un drame pour l’Humanité.

Deux personnes, pourtant, ne l’entendent pas de cette oreille, pour des raisons diamétralement opposées. Karin Resaint, convaincue que le lompe venimeux pourrait jouer un rôle capital dans ses recherches sur l’intelligence animale. Mark Halyard, cadre sup’ de la compagnie minière, risquerait quant à lui très gros si le poisson avait vraiment disparu. Contraints de faire équipe, Karin et Mark vont traverser les paysages étranges d’une Europe du Nord qui va droit dans le mur, sur les traces de l’insaisissable poisson.

La nature en solde : extinction à prix cassé

Pour commencer, il faut s’imaginer l’histoire se déroulant dans un avenir proche où la planète est au bord du gouffre. Mais plutôt que d’y faire face, l’humanité a choisi une solution… disons financière : monétiser la disparition des espèces animales. Grâce au système de crédits d’extinction, les entreprises peuvent racheter leur droit de détruire des espèces, à condition qu’elles ne soient pas jugées « intelligentes ». Si une espèce est certifiée stupide, sa disparition peut être achetée, compensée, validée. Il ne s’agit plus de protéger la biodiversité, mais de la cataloguer pour mieux la liquider. Ned Beauman pousse cette logique à son paroxysme en mettant en scène un poisson laid comme un cul – le lompe venimeux – dont la potentielle intelligence fait dérailler tout un système. Et pour cause : s’il est intelligent, il devient inéligible à l’extinction. Catastrophe pour les industriels. Jackpot pour les ONG. 

Le roman démonte avec brio l’hypocrisie des mécanismes économiques censés réguler la destruction du vivant. L’idée de marché vert devient rapidement une farce noire : on ne protège plus les écosystèmes pour eux-mêmes, mais pour les crédits qu’ils représentent, on spécule, on spécule… et cela n’en finit plus. Derrière chaque extinction se cache une montagne d’or et la nature n’est plus un bien commun. Un roman qui ne décrit pas un futur dystopique, mais un miroir à peine déformant du présent.

Photo : Arno Burgi/Picture-Alliance/DPA/AP Images

L’humour noir de la fin du monde

Si le roman est aussi efficace, c’est parce que l’auteur n’oppose pas aux logiques destructrices du capitalisme des héros messianiques qui régleraient tout d’un claquement de doigts. Oubliez les Avengers, ici, les personnages principaux sont des produits de ce monde : une éthicienne blasée et glaciale (Karin Resaint) et un technocrate minier à l’ironie facile, qui vit sa vie telle une partie de poker (Mark Halyard). Leur association forcée devient une parfaite métaphore de cette société, où science et cynisme financier doivent cohabiter alors qu’ils ne se comprennent pas.
Tout au long de leur quête du lompe venimeux perdu, le roman aligne les situations absurdes avec une jubilation quasiment sinistre : des mouches génétiquement modifiées pour simuler l’enthousiasme, des médicaments qui anesthésient le goût des aliments et améliorent l’empathie et des réserves écologiques où se négocient les quotas comme des actions en bourse. Dans ce monde où même les idéaux se vendent, il ne reste qu’un dernier refuge : le rire. Ne vous attendez pas à rire aux éclats, mais plutôt à rire jaune… De celui qu’on émet quand tout s’effondre, mais qu’on veut rester lucide. Beauman transforme la satire en arme de diagnostic : si le technocapitalisme n’est pas arrêté par la raison, peut-être le sera-t-il par l’absurde?

Poisson Poison est une fresque brillante et douloureuse sur la fin de la biodiversité et de l’éthique. En mettant en scène une humanité qui gère la catastrophe comme un portefeuille d’actifs, Ned Beauman signe un roman satirique qui ne cherche ni à édifier ni à alarmer : il constate, avec une lucidité féroce, que nous sommes déjà passés à l’ère post-biodiversité, post-nature, post-sens. Ce roman n’est pas seulement une satire du capitalisme vert : c’est un roman sur le vide moral, et la manière dont l’intelligence peut s’éteindre au profit de quelques poignées de dollars.

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