Radio Storm : amour, sexe et zombies

Lancée en fin d’année 2023, KBL est une collection des éditions Delcourt entièrement consacrée au boy’s love coréen, comprenez : les manwhas mettant en scène des relations homosexuelles masculines. Si le profane hausse peut-être les sourcils, l’initié.e sait qu’il ne s’agit pas là d’une nouveauté, mais bien d’une tendance connue et reconnue de longue date en Asie, puisque les prémices de ce que les Japonais nomment yaoi débutent avant 1970 dans la culture populaire. Si les œuvres du genre sont accessibles en France depuis bien des années, les récents succès de la « new » et de la « dark romance » ont relancé la machine, faisant parvenir jusqu’à nous toutes sortes de séries qui étaient inconnues jusqu’alors, tout en donnant un nouveau souffle créatif aux autrices (puisqu’il s’agit majoritairement de femmes). C’est ainsi que nous est parvenu Radio Storm, une œuvre coréenne issue de l’écurie D&C Media, éditeur du célèbre Solo Levelling.

« Il paraît que ceux qui trouvent leur émetteur ont ressenti une affection si puissante qu’ils étaient prêts à se sacrifier pour lui. »

Radio Storm, KBL – éditions Delcourt, Lee Sun-Ui, Seo-Kyung

Romance postapocalyptique

Dans le monde de Radio Storm, gangréné par une guerre permanente, certains individus possèdent des « noyaux », qui leur donnent des pouvoirs exceptionnels à condition qu’ils soient suffisamment proches de leur « émetteur », une personne qui leur permet de déclencher et amplifier leur don, mais qui n’a pas de pouvoir. Élève dans une école conçue pour étudier les possesseurs de noyaux, Sak est un jeune homme solitaire et dépressif, qui ne comprend pas la raison de son admission puisque son pouvoir lui semble sans intérêt : il dégage une odeur d’herbe fraîchement coupée et possède un odorat légèrement au-dessus de la moyenne. Lorsqu’une étrange maladie, qui rend ceux qu’elle touche extrêmement agressifs avant de les tuer, se déclare, l’école envoie Sak à la recherche de son émetteur, qui n’avait pas été trouvé lors de son admission, car si les porteurs de noyaux sont naturellement immunisés contre la maladie, ce n’est pas le cas des émetteurs qui peuvent la leur transmettre à distance s’ils sont touchés.

Un scénario difficile

Malgré ses 352 pages, il est difficile de savoir où va le scénario de ce premier tome de Radio Storm. Si le mélange de dystopie fantastique, de superpouvoirs et d’épidémie zombie peut marcher sur le papier, dans les faits, l’histoire semble se justifier en permanence, comme si l’autrice s’était aperçue qu’il y avait des trous dans son script et avait rajouté des scènes pour les combler. Il y a également un aspect nébuleux volontaire et compréhensible dans les motivations des antagonistes, qui permet de maintenir le suspense des tomes suivants, mais qui sonne faux et forcé. De plus, la grande naïveté du héros semble assez peu crédible dans un monde aussi dur que celui de Radio Storm

Enfin, certains clichés du genre sont bien présents, pour le meilleur comme pour le pire. Dans cette seconde catégorie, on trouve la manière de traiter les agressions sexuelles ou les situations de dominations, ici justifiées par le fait qu’un noyau et son émetteur ressentent une attractivité biologique anormale l’un pour l’autre. Si l’on peut être surpris par la relative passivité de Sak lorsqu’il menace de se faire violer, une situation qu’il accepte presque avec indifférence, on remercie tout de même l’autrice de ne pas glamouriser cet acte violent et de le placer dans un contexte de guerre qui le rend tristement crédible. Il reste tout de même cette idée sous-entendue extrêmement dérangeante que si la relation entre Sak et son émetteur commence de manière plutôt malsaine, elle se terminera par de l’amour*. 

Graphiquement sympathique

Côté dessin, c’est totalement en accord avec le genre du webtoon. Les graphismes sont propres, agréables à l’œil, les rares touches de couleurs viennent souligner le regard des personnages ou quelques éléments essentiels d’une scène. L’œuvre se montre très cohérente d’une case à l’autre. Les décors en intérieur sont souvent réduits au strict minimum, voire supprimés, pour laisser plus de place aux dialogues et aux personnages, les environnements extérieurs sont plus présents et détaillés. On peut y déceler une manière d’illustrer le dépaysement de Sak, qui n’est jamais sorti de l’école et qui découvre le monde extérieur avec une certaine candeur. 

D’ailleurs, mais c’est assez courant dans ce genre de productions, la psychologie des personnages est plutôt travaillée. Si l’on n’échappe pas à un autre classique : les deux amants que tout oppose, on apprécie que Radio Storm aborde des sujets souvent ignorés, comme la violence psychologique, les traumatismes de guerre ou les conséquences de la pauvreté sur les enfants. Espérons seulement que l’œuvre saura les utiliser à bon escient et pas seulement pour se donner un peu de matière et une aura plus mature. 

Difficile de donner un avis définitif sur Radio Storm à la seule lecture de ce premier tome, qui tombe dans pas mal d’écueils de la romance problématique. Son scénario reste trop mystérieux pour pouvoir se prononcer sur la qualité de l’intrigue et des enjeux, mais son final appelle quelques révélations intéressantes. On espère que le tome 2 nous en apprendra un peu plus sur les raisons qui poussent l’école des porteurs de noyaux à agir comme elle le fait et que la relation entre Sak et son émetteur va s’épaissir. Affaire à suivre, donc.

*Ici, il peut être bon de rappeler les bases : Quelqu’un qui vous maltraite ou vous impose des pratiques sexuelles sans votre consentement ne le fait pas par amour. Une relation saine n’implique pas de surveillance, de jalousie, d’humiliations ou de violences. Aux victimes : nous vous croyons et vous n’êtes pas responsables de ce que vous subissez.

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