Depuis le lancement de leur collection RéciFs, les éditions Argyll nous régalent de novellas atypiques et engagées qui questionnent le monde à travers l’imaginaire. La Pratique, l’Horizon et la Chaîne ne fait pas exception. Avec ce texte, Sofia Samatar nous entraîne loin dans l’espace et le futur, au sein d’une flotte où l’asservissement prend bien des formes…
« Il comprit que son envie de dessiner était en réalité le désir de respirer, d’apprendre et de vivre, et que c’était pour cette raison que le prophète avait protégé son don. »
La Pratique, l’Horizon et la Chaîne, Sofia Samatar, éditions Argyll
Inégalités
Depuis combien d’années, de siècles, la Flotte vole-t-elle à travers l’espace en répétant le même cycle – trouver les ressources minières qui lui permettront d’alimenter ses moteurs, les exploiter jusqu’à la dernière miette, puis repartir ? Une éternelle vie de nomades construite sur l’enchaînement et l’esclavage d’une partie de la population : celles et ceux qui se trouvent dans la Cale. Parmi eux, il y a le garçon. Le garçon est différent. Le garçon dessine, sur les murs de sa cellule, aux côtés du prophète, qui lui enseigne la Pratique. Remarqué par ceux qui vivent en haut, le garçon est arraché à la Cale et amené dans les étages supérieurs, là où il y a de l’herbe, des universités, du café, mais aussi d’autres formes de chaînes.
Poésie métaphysique
Plonger dans un récit de Sofia Samatar, c’est naviguer entre poésie, science-fiction et métaphysique. Le texte se dérobe, se laisse interpréter, joue avec notre compréhension pour nous faire douter : pourquoi le garçon a-t-il réellement été remonté ? S’agit-il vraiment d’art, de religion ou d’autre chose ? Si les enjeux semblent parfois nous échapper, c’est parce que l’autrice nous place au plus proche de ses personnages, dont la narration adopte le point de vue. Ainsi, comme le garçon, nous ignorons les codes sociaux qui régissent la société de la Flotte et, lorsqu’il s’agit de la professeure qui l’accompagne, nul besoin de les évoquer, puisque celle-ci les connaît depuis l’enfance. Il en résulte un sentiment, pas forcément désagréable, de binarité : nous sommes à la fois au plus proches des protagonistes et en même temps dans notre position de lecteur ou lectrice.
Si le sujet principal du récit est bien l’esclavage (celui que l’on subit comme celui que l’on s’impose à soi-même ou celui résultant d’une société aliénante) et la déshumanisation qui l’accompagne, la novella lance parfois quelques sous-intrigues résolues trop vite ou trop peu développées. Certaines questions ont beau ne pas avoir besoin de réponses, d’autres nous semblent là, toutes proches, mais inaccessibles, alors que quelques pages de plus auraient suffi à clarifier les choses.
Brutal
Néanmoins, La Pratique, l’Horizon et la Chaîne dispose d’une écriture fluide et d’un lyrisme certain qui rendent sa lecture addictive. Comme ce peuple flottant éternellement à travers le cosmos, on se laisse porter par le récit. On grince aussi des dents, particulièrement lorsque l’on quitte la vie académique du “dessus” pour redescendre auprès des enchaînés de la Cale. Sofia Amard excelle ici dans la manière de nous placer un certain temps du côté des bourreaux insensibles, celles et ceux qui profitent du travail des esclaves, ignorant confortablement la souffrance sous leurs pieds, pour nous ramener brutalement au sordide et à la déshumanisation du quotidien de celles et ceux d’en bas.
D’incisif, le récit se fait humaniste, en faisant de ses chaînes des liens qui, au-delà de l’asservissement, unissent celles et ceux qui les portent. De cette manière, la novella propose une très jolie métaphore du trait le plus essentiel de l’humanité : l’empathie.
La Pratique, l’Horizon et la Chaîne propose une science-fiction mystique, viscérale et profondément humaniste. Un texte qui, s’il nous met face aux aspects les plus sombres de notre espèce, porte également un superbe message d’espoir.